« Libération », Patrick Ness

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2018 03 29 Libération de Patrick Ness Gallimard jeunesse avis

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Les heures, Michael Cunningham

Les-heures-de-Michael-Cunningham

PRESENTATION :

J’ai analysé beaucoup de livres pour mon TFE, je trouvais ça dommage de « perdre » ces analyses dans un travail qui serait lu tout au plus une fois par quatre profs en plus de ma (très patiente) relectrice (encore merci), et qui serait ensuite bazardé dans l’enfer de l’oubli des travaux estudiantins. Dès lors, j’ai voulu au moins récupérer ce texte-ci qui, s’il n’est pas mirobolante non plus (j’ai déjà fait beaucoup mieux), explique bien pourquoi j’aime ce livre. Par contre, attention : le résumé est un résumé de TOUTE l’histoire, y compris de la fin, nécessaire pour comprendre la partie analytique. Dès lors, si vous n’avez pas lu ce roman ou vu le (superbe) film qui en a été tiré, passez directement à la partie « Commentaire ».

A noter aussi que c’est une analyse qui reste en surface des choses et qui lance surtout des pistes de réflexion. Il y avait 15 livres à analyser, si j’avais dû pousser chaque commentaire plus loin que ce que j’ai fait ici, ça n’aurait plus été 154 pages que j’aurais donné à lire aux membres du jury, mais 500… En espérant que la chose vous paraîtra intéressante…

NB : Le thème imposé était Sexe et différence(s) et le sujet de ce travail de fin d’études en particulier est Les femmes écrivains.

TRAVAIL :

Parler des femmes écrivains, c’est peut-être aussi les mettre en scène. Michael Cunningham s’amuse ici à un exercice troublant : il se glisse dans la peau de Virginia Woolf alors qu’elle est en train de rédiger un des ses romans majeurs et pourtant trop souvent oublié, Mrs Dalloway, mais également dans celle de son « personnage » ainsi que d’une lectrice de ce livre. C’est un triple exercice créatif et littéraire qu’il nous offre en nous livrant ainsi une réflexion sur l’écriture et la lecture. Mais également sur la puissance des souvenirs et sur la place que la fiction, celle que nous lisons mais aussi celle que nous « produisons », a dans notre vie…

Résumé

En cette fin de XXe siècle, Clarissa Vaughan s’apprête à organiser une réception pour Richard, un ami de longue date qui va recevoir ce soir-même le prix Carrouthers pour l’ensemble de son œuvre poétique. Atteint du sida, celui-ci perd peu à peu la tête. Clarissa voit en cette réception une dernière occasion de l’honorer avant de voir son esprit fuir complètement. Alors qu’elle sort acheter des fleurs pour la fête, elle se souvient de cet été passé auprès de Richard et de son amant alors qu’ils étaient si jeunes et qu’ils se disputaient l’amour du poète. Un baiser a marqué ce moment hors du temps, un instant si parfait. Maintenant, Clarissa a 52 ans, elle est éditrice, elle est en couple depuis 18 ans avec Sally, une productrice télé qu’elle embrasse encore avec plaisir, et elle a eu une fille âgée déjà de 19 ans, Julia, elle-même lesbienne. Lorsqu’elle va chercher Richard pour le préparer à la réception, elle le trouve sur le rebord de la fenêtre. Celui-ci saute. Et c’est donc dans une maison remplie de nourriture et de fleurs pour un homme maintenant mort qu’elle rentre quelques heures plus tard, en compagnie de Laura Brown, la mère de Richard qui avait abandonné sa famille des années auparavant, laissant son fils traumatisé par ce départ.

Dans les années 50, Laura Brown est mariée à un héros de guerre qui est l’Américain parfait Elle est également la mère d’un petit garçon de trois ans, Richie, qui la vénère et est enceinte d’un deuxième enfant. Seulement, un malaise l’habite et elle se force à croire à la perfection de sa vie, à s’y sentir impliquée. Elle préfère cependant se perdre dans les livres et ce jour-là, c’est Mrs Dalloway qu’elle dévore, ayant décidé de relire tout Virginia Woolf. Elle se plonge dans le roman alors qu’elle devrait aller préparer le petit-déjeuner de son fils et de son mari dont c’est l’anniversaire et culpabilise quand elle descend enfin et trouve ceux-ci déjà occupés à manger sans elle. Elle décide de faire un gâteau d’anniversaire pour son mari et accepte l’aide de son fils. Mais le résultat s’avère plus que médiocre. Elle s’apprête à recommencer quand arrive une amie, Kitty, qui la trouble. Celle-ci lui apprend qu’elle va subir une hystérectomie parce qu’elle a quelques grosseurs sur l’utérus. Laura la rassure et finit par l’embrasser… Avec ce dérapage en tête, elle laisse son fils chez sa gardienne et part à l’hôtel pour continuer à lire Mrs Dalloway. La pensée du suicide flotte dans sa tête alors qu’elle termine son livre et part reprendre son enfant pour fêter l’anniversaire de son mari avec le nouveau gâteau. Le soir, elle se couche sans que son malaise ne soit passé.

Dans les années 20, Virginia Woolf débute un nouveau livre. Dans celui-ci, Mrs Dalloway ira chercher des fleurs. Sur une journée, elle décide du destin de son personnage, qu’elle souhaite faire mourir au départ. Elle écrit puis sort se promener pour réfléchir à son histoire. Quand elle revient, elle doit se confronter à sa domestique qui lui tient tête et elle arrive à lui tenir tête, une véritable victoire pour elle. C’est que sa sœur Vanesse va venir à quatre heures et elle veut la recevoir convenablement. Pour finir, celle-ci arrive plus tôt avec ses enfants et Virginia reprend vie le temps de cette visite. Elle embrasse Vanessa chastement et observe ses neveux. Elle tente d’écrire par après mais ressent à nouveau le besoin de sortir. Elle décide que ce sera le poète qui mourra pour finir. Et déambule dans les rues de la banlieue en ressentant un besoin impérieux de partir à Londres, même pour quelques heures. Elle vient de s’acheter un billet de train quand son mari la retrouve. Il s’inquiétait. Elle lui parle de Londres. Et décide d’agir comme il faut pour prouver qu’elle est prête à retourner là-bas.

Nous vivons donc un jour dans la vie de ces trois femmes, un jour dans la vie de Mrs Dalloway de manières différentes. Leurs récits vont s’entrecroiser, se compléter et se donner du sens mutuellement. Voyons comment.

Analyse

Dans ce livre pour lequel il a obtenu les prix Pen Faulkner et Pulitzer en 1999, Michael Cunningham nous raconte une histoire en trois temps, sur trois niveaux, autour de trois personnages féminins. Les chapitres intitulés Mrs Dalloway, huit au total sur les vingt-et-un, nous parlent de l’histoire de Clarissa Vaughan, une Clarissa Dalloway moderne, la femme qui aurait pu être celle étant née sous la plume de Virginia Woolf. C’est le premier niveau de lecture du roman, celui « primaire », qui dit « voici l’histoire qu’on va vous raconter, celle de Mrs Dalloway ». Mais dès le deuxième chapitre, nous « changeons de dimension », nous allons au niveau supérieur, nous rencontrons l’auteur qui fera naître l’histoire, même si nous savons que ce n’est pas celle de Clarissa Vaughan exactement. Virginia Woolf nous est montrée en plein processus créatif, alors qu’elle décide du destin de ceux qui hanteront son roman, lors des premiers instants de Mrs Dalloway. Arrive ensuite le troisième chapitre, qui établit l’existence d’un troisième et dernier niveau, celui de la lectrice qui découvre l’histoire de Mrs Dalloway. Nous avons donc à chaque fois pris du recul pour partir de l’histoire, la base, et arriver au lecteur, l’aboutissement. Tout cela au féminin.

Nous suivons donc l’histoire de trois femmes, une qui agit, même si elle baigne surtout dans les souvenirs, une qui réfléchit, qui construit le récit, et une dernière qui vit tout cela par procuration, qui lit, qui a envie de fuir mais qui n’a trouvé que les livres pour le faire à ce moment-là. Ces trois femmes ne sont pas juste des personnages, ce sont également les trois acteurs principaux du monde des livres. En effet, Virginia Woolf est l’écrivain, celle qui permet au récit de naître. Clarissa Vaughan est l’éditrice, la passeuse, le lien entre le monde imaginaire de l’auteur et la réalité concrète du lecteur. Et Laura Brown sera la lectrice, celle qui recevra le « produit fini » dont l’existence sera le travail conjugué de l’auteur et de l’éditeur. La chose n’est pas due au hasard et l’on retrouve donc bien à ce niveau tout un discours sur le monde des livres, et le monde des livres au féminin qui plus est, mais toujours en filigrane de celui masculin, et ce grâce à des personnages comme le mari de Virginia, Leonard, éditeur également, ou encore l’ami de Clarissa, Richard, poète qu’elle n’a pu éditer et qui a développé une obsession pour sa mère, qui est en fait la lectrice. Comme une immense boucle sans fin qui relie tout cela de diverses manières.

Voici donc le schéma établi par les premiers chapitres qui nous livrent, comme nous venons de le voir, la règle de fonctionnement des Heures. Cependant, l’auteur ne s’arrête pas là et construit le tout sous forme d’échos, de rythmique répétée d’un « monde » à l’autre. En effet, les chapitres se répondent entre eux grâce à une construction parallèle reprenant certains thèmes, certains choix, certains mots. Nous avons déjà parlé du monde des livres, l’écho le plus évident à retrouver dans cette histoire. Arrive ensuite celui de l’homosexualité, qui s’amplifie au fil des « années », démarrant sous une idée naissant dans l’esprit de Virginia Woolf en ce début de XXe siècle. Celle-ci imagine que son personnage, Mrs Dalloway, a embrassé une femme dans sa jeunesse et n’a jamais pu oublier cette expérience. Quand l’on sait que Virginia Woolf a eu une relation amoureuse lesbienne, la chose se comprend d’autant mieux. On retrouve ensuite cette question de l’homosexualité vécue par la lectrice des années 50 qui se trouble devant une amie, à la manière justement de ce personnage de Woolf dont elle lit l’histoire. Pour arriver à l’homosexualité déclarée et libérée en cette fin de XXe siècle incarnée de deux manières différentes, antinomiques presque, car nous avons la mère, Clarissa, calme, qui assume sans revendiquer, et la fille, Julia, qui ressent le besoin de militer et de s’affirmer. C’est donc une amplification au fil des années et des niveaux et qui se symbolise par un geste commun, un baiser chaste, léger, tendre et lesbien qui reviendra dans trois chapitres successifs, dans les trois mondes différents.

Ces échos ne sont pas les seuls, d’autres transparaissent dans le texte, comme le thème de la « réception », de la fête à organiser et de la nourriture à préparer, qu’on retrouve chez Virginia qui doit recevoir sa sœur, chez Laura qui doit préparer l’anniversaire de son mari et chez Clarissa qui organise une réception en l’honneur de son ami (là encore l’écho s’amplifiant). La mort est aussi un fil conducteur, elle vient occuper l’esprit des trois personnages, sous des formes diverses et complémentaires. Michael Cunningham a multiplié les lectures, les figures, les rappels, les croisements, les parallélismes. Ainsi, une histoire qui, de prime abord, semble simple (voir le résumé ci-dessus) se révèle être finement travaillée, révélant de nombreuses subtilités dans ces échos se croisant et permettant d’amplifier l’impact de l’histoire.

Le tout se concluant sur une explication de cette lecture croisée mais, surtout, du récit que nous venons de lire et de son titre, également :

« Oui, pense Clarissa, il est temps que le jour prenne fin. Nous donnons nos réceptions ; nous abandonnons nos familles pour vivre seuls au Canada ; nous nous escrimons à écrire des livres qui ne changent pas la face du monde, malgré nos dons et nos efforts obstinés, nos espoirs les plus extravagants. Nous menons nos vies, nous faisons ce que nous avons à faire, et puis nous dormons – c’est aussi simple et banal que cela. […] Mais il y a ceci pour nous consoler : une heure ici ou là pendant laquelle notre vie, contre toute attente, s’épanouit et nous offre tout ce dont nous avons jamais rêvé, même si nous savons tous, à l’exception des enfants (et peut-être eux aussi) que ces heures inévitablement seront suivies d’autres, ô combien plus sombres et plus ardues. » (p. 221)

Commentaire

Nous l’avons vu, Les heures est un livre très intéressant, riche en sous-textes et en propos littéraires. Mais au-delà de ça, c’est un roman envoûtant. Assez court pour être lu d’une traite, il se vit intensément et laisse une marque indélébile dans l’esprit du lecteur qui le quitte. Pourtant, son récit n’est pas bien complexe. Mais son ton est délicat et adroit. Michael Cunningham a su tisser ici une histoire prenante et intelligente à la fois, tout en réussissant l’exploit d’avoir du succès grâce à celle-ci.

De plus, Les heures est un roman discrètement engagé. Quasiment tous ses personnages, à l’exception du mari de Laura Brown et de celui de Virginia Woolf, sont homosexuels ou bisexuels. Et si la fin des années 90 a déjà vu la considération envers les homosexuels changer, s’améliorer, il suffit de regarder les agitations ayant précédé et suivi le vote du mariage pour tous en France pour comprendre que de faire ce choix de personnages est loin d’être anodin. D’autant plus que Michael Cunningham ne nous pond pas un de ces livres censés nous rendre plus tolérants à force de messages bien pensants et d’explications paternalistes. Non, il a simplement intégré cet aspect sexuel de ses Clarissa, Laura, Virginia ou encore Sally, Julia et Richard comme un élément parmi tant d’autres les définissant.

Les heures est donc réellement intéressant sur divers niveaux. Il faut ajouter que son écriture est élégante et agréable à lire, comme le montre cet extrait nous installant directement dans le quotidien de Clarissa :

« La porte du vestibule s’ouvre sur une matinée de juin si pure, si belle que Clarissa s’immobilise sur le seuil ainsi qu’elle le ferait au bord d’une piscine, regardant l’eau turquoise lécher la margelle, les mailles liquides du soleil trembler dans les profondeurs bleutées. Et, comme si elle se tenait au bord d’une piscine, elle retarde un instant le plongeon, l’étau subit du froid, le choc de l’immersion. New York, avec son vacarme et sa brune et austère décrépitude, son déclin sans fond, prodigue toujours quelques matins d’été comme celui-ci ; des matins imprégnés d’une promesse de renouveau si catégorique qu’on en rirait presque […]» (p. 17)

Sans oublier que le tout renferme plusieurs niveaux de lecture rendant chaque expérience de ce roman différente.

C’est pour toutes ces raisons et bien plus encore que j’aime énormément ce livre et que je l’ai déjà souvent conseillé. Dès lors, non seulement il me semble pertinent pour aborder la question des femmes écrivains, mais en plus il est recommandable de manière générale et, si jamais il n’arrive pas à apporter des réponses aux questions du lecteur, il pourra déjà lui faire passer un bon moment.

Quelques mots sur The Hours, le film

S’il est d’usage de considérer que le film est toujours moins bon que le livre dont il a été tiré, The Hours montre que ce n’est pas toujours le cas. Il respecte parfois à la lettre le fond et la forme du roman, n’opérant que quelques modifications mineures et laissant tomber deux ou trois épisodes qui auraient alourdi inutilement l’ensemble. On retrouve donc exploités tous les thèmes et les échos évoqués ci-dessus, ainsi que d’autres également présents dans le récit d’origine.

Publié pour la première fois le 8 septembre 2013