L’Homme-rune (Le Cycle des Démons – tome 1), Peter V. Brett

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RESUME :

Il y a parfois de très bonnes raisons d’avoir peur du noir…

Dans le monde du jeune Arlen, dès que le soleil se couche, les démons sortent de terre et dévorent les êtres vivants. Le seul espoir de survie : s’abriter derrière des runes magiques qui repoussent ces monstres et prier pour qu’elles tiennent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Seule une poignée de Messagers bravent la nuit au péril de leur vie pour relier les hameaux dont les habitants ne s’éloignent jamais.

Mais lorsqu’une terrible tragédie le frappe, le jeune Arlen décide qu’il ne veut plus vivre dans la peur : il quitte sa ferme et part sur les routes en quête d’un moyen de se battre contre les démons et de les vaincre.

MON AVIS :

Il y a des livres qui s’annoncent plus que bien. Les premières pages enthousiasment, font frissonner l’imagination et emballent le cœur. On se croit sur le point de découvrir un indispensable personnel. Puis arrive un petit grain de sable dans le rouage. On essaie de l’oublier, on continue à se fondre dans le récit. Mais à force, sur le chemin, ces grains de sable s’accumulent et forment tout à coup un caillou bien désagréable se glissant dans notre soulier. Impossible de l’ignorer cette fois…

L’homme-rune a l’étoffe d’un récit pouvant prétendre à une place de classique du genre. Des personnages élaborés, une mythologie intéressante, de l’angoisse à souhait et une histoire difficile à lâcher. J’avais acheté ce livre il y a quelques années suite aux éloges lues à gauche à droite à son sujet et je peux comprendre celles-ci. Cependant, je suis, de manière générale, lassée de la fantasy et il m’en aurait fallu beaucoup pour passer outre ce sentiment qui n’a fait que se renforcer ces dernières années devant le systématisme de certaines formules scénaristiques utilisées par les auteurs de ce genre.

Que nous raconte le premier tome du Cycle des démons ? Nous nous retrouvons dans un monde de type médiéval ou presque (oh surprise) dans lequel les gens sont prisonniers de leur village, de leurs maisons même la nuit. Pourquoi ? Parce que dès que le soleil se couche, différents types de démons apparemment impossibles à tuer sortent de la terre pour venir dévorer les humains et les animaux. La seule chose qui peut garder ces monstres atteignant parfois plusieurs mètres de hauteur à distance sont des runes magiques. Cependant, la connaissance de ces runes protectrices a été très fortement érodée par plusieurs siècles « scientifiques » pendant lesquels ces démons avaient disparus et les savoirs liés à la lutte contre ceux-ci assimilés à des croyances ridicules. Lors de leur retour, il a fallu tout réapprendre et mesurer l’ampleur de la perte de ce savoir pourtant ancestral…

Dans ce monde, trois personnages nous intéresseront. Trois enfants amenés à avoir un grand destin. Le premier est Arlen, jeune garçon de 10 ans rêvant de dépasser la limite imposée par la course du soleil et de découvrir les grandes villes « libérées » comme le font les messagers. Un drame familial le poussera à quitter la sécurité de sa ferme pour réaliser ses rêves. Ou ses cauchemars… La deuxième est une adolescente pré-pubère promise à un garçon peu délicat qui ruinera sa réputation et lui montrera, indirectement, un chemin de vie lui correspondant mieux. Le dernier est un tout petit de trois ans dont les parents seront tués par des démons et qui sera éduqué par le lâche ayant conduit sa mère à la mort. Tous trois trouveront une manière de lutter contre le fléau qui s’abat sur leur monde. Mais que sont quelques hommes face à des monstres sanguinaires ?

Je ne sais pas si ce résumé vous fait envie. Moi, il m’a convaincue de me lancer dans une histoire qui m’a fascinée et qui, venue après un mois d’insatisfactions livresques, est devenue importante à mes yeux les quelques jours que j’ai passés en sa compagnie. C’est peut-être pour ça que je me suis vite emballée. Trop vite. Parce que j’ai eu beau trouver le récit bien mené et passionnant, il m’a laissé un goût amer en bouche et, maintenant que je l’ai terminé, je ne suis plus si sûre de l’avoir autant aimé que ça.

Pourquoi ? A cause d’un travers habituel de son genre, la fantasy, qui n’agacera qu’une partie de son lectorat, l’autre ne se rendant certainement pas compte de celui-ci. Lequel ? La place de la femme dans ces mondes inventés. Eh si, nous allons encore une fois parler de la chose. Parce que c’est important de réaliser à quel point certaines habitudes injustifiées et rageantes sont ancrées dans les objets littéraires que l’on fréquente. A noter que cette place de la femme n’est pas la seule chose posant problème dans ces récits qui ont également souvent (j’ai dit souvent, pas toujours) du mal avec l’homosexualité ou encore les personnages de couleur. Mais le sexisme inhérent à ce genre est très certainement son défaut le plus récurrent et le plus pénible à mes yeux. De lectrice assidue d’heroic fantasy, je suis passé à amatrice occasionnelle pour finir par éviter la chose la plupart du temps, à quelques exceptions près. Je le regrette parce que j’adore rêver grâce à des contrées et des mœurs lointaines, L’Homme-rune m’ayant d’ailleurs rappelé le plaisir intense que je pouvais éprouver en parcourant ce type d’histoires. Mais trois éléments me sont devenus insupportables dans ces récits, trois éléments que j’ai retrouvés ici malheureusement.

Le premier frappe différents genres sans distinction : l’éternel triangle amoureux que l’on devine au début et qui se confirme dans la dernière partie. Est-ce que les auteurs se lasseront enfin un jour d’avoir recours à celui-ci ? Se rendent-ils compte que l’utilisation récurrente de cet élément l’a rendu inefficace et même insupportable ? Ou alors, suis-je la seule à être hérissée à chaque hésitation amoureuse ? Même chez Bolaño, je n’ai pas réussi à supporter ce ressort scénaristique. Je ne peux plus le voir en peinture, c’est bien simple. A se demander d’ailleurs si la fantasy peut se passer de la maintenant rituelle histoire d’amour, somme toute le plus souvent inutile face à un récit épique qui fait déjà rêver en lui-même. Mais comme ce prétexte amoureux est souvent la seule raison d’amener un personnage féminin principal dans le tas, je ne m’en plaindrai pas outre mesure (ou si, devrais-je, justement)…

Le deuxième est d’une constance irritante dans la fantasy : le rôle de la femme dans les sociétés inventées (et j’insiste sur le mot « inventées ») par les auteurs. Le prétexte médiéval de ces sociétés qui baignent dans le mysticisme et dans le rapport marqué à la terre et aux animaux n’empêche pas lesdits auteurs de rajouter ça et là noms de pays inexistants, conflits imaginaires, créatures fantastiques et/ou surnaturel de manière générale (autrement, ce ne serait pas de la fantasy après tout). Leur imagination est grande et les fruits de celle-ci nous permettent de rêver en lisant les livres qu’elle a fait naître. Et pourtant, tous ces auteurs se raccrochent à une « vérité historique » que l’on ne peut absolument pas transformer, voyons, ce serait une hérésie qui nous ferait sortir du genre (pour aller où alors?) ! De quoi est-ce que je parle ? De la société patriarcale, souvent religieuse, qui est la norme dans ces histoires. Oh, nous avons parfois, souvent même maintenant, un personnage féminin, deux, trois maximum qui sont libres, dégagés des contraintes que tous les autres (TOUS les autres) subissent. Mais ça n’empêche pas que chaque autre femme est, en général, une nourricière/femme de ménage/outre à sperme. Point barre. Ici, nous avons un (seul) village dans lequel le chef est une femme sans enfant (et c’est ce qui, au départ, m’a fait espérer quelque chose différent sous la plume de Peter V. Brett) mais c’est tout, hein, il ne faut pas exagérer. Même si l’auteur est prompt à lancer quelques remarques féministes appréciables, ça ne l’a pas empêché de construire une société basée sur l’importance de la maternité (une femme n’est réellement reconnue que quand elle est Mère), sur le combat mené par les hommes qui ramènent en plus la pitance à la maison (dans ce monde où il faut se battre, le héros réalise avec étonnement que, oui, quelques femmes pourraient bien l’aider vers la fin du livre) et sur la religion qui vénère la virginité des femmes et ne leur permet pas de vivre libres quand les hommes sont éternellement salués pour leurs exploits sexuels. Quoi, ça vous rappelle quelque chose ? Mais non voyons, nous sommes pourtant dans un autre monde. Ou non… Après tout, c’est le meilleur modèle qui soit, pourquoi s’en priver ? A noter qu’ici, la ville des (futurs) méchants (bizarrement auxquels on a attribué toutes les caractéristiques musulmanes…) oblige même les femmes à se voiler, à ne pas sortir des murailles qui sont leur prison et à vénérer leur mari qui a droit de vie et de morts sur elles. Que du connu donc, pourquoi s’amuser à nous dépayser et à imaginer un monde meilleur, ce serait dommage…

Ce deuxième élément amène inévitablement le troisième, d’une récurrence effrayante, je nomme le viol. Ce fameux viol devenu un événement tellement indispensable au genre que, en considérant tous les livres de fantasy que j’ai lus, je peux compter sur les doigts d’une main ceux écrits ces vingt dernières années et ne présentant pas une seule femme se faisant ou s’étant fait remettre à sa place sexuellement par un homme (ne parlons même pas du viol pratiqué sur les hommes, il est quasi inexistant dans le genre). C’est encore pire que dans les films d’horreur, les auteurs se sentent obligés de passer par cette case, parfois complètement gratuitement dans le récit, comme c’est le cas ici, deux fois en plus. Qu’on ne me parle pas du besoin de rappeler que, dans ces mondes violents, le traumatisme peut venir d’autre part que des bêtes/monstres. Ces viols sont juste une manière simple de remettre à sa place un personnage féminin qui a trop de pouvoir ou de donner comme motivation à un héros d’aider une femme violentée en lui redonnant confiance aux hommes /en la sauvant de sa misère / en se montrant moins sauvage que ceux qui l’ont molestée / insérez toute autre explication aussi peu convaincante que vous voulez ici. Des trois choses m’ayant agacée dans ce livre, celle-ci a été celle de trop. Elle m’a définitivement fait perdre toute confiance en la capacité de Peter V. Brett d’écrire un roman différent et, ayant vu qu’un des personnages principaux du deuxième tome, la seule autre fille à venir gonfler le groupe des « héros », aura elle aussi été une victime de viols, récurrents cette fois, je n’ai même plus envie de le lire. A plus forte raison que l’auteur semble avoir utilisé d’autres ressorts scénaristiques tout aussi paresseux et lassants (les méchants très méchants qui se font passer pour ce qu’ils ne sont pas à la place du héros par exemple).

Voilà comment un livre qui était prêt à rejoindre mon panthéon personnel de SFFF tellement je le trouvais intéressant est tombé de son piédestal pour ne plus y remonter. Et ça me fait mal parce que je voulais y croire, L’Homme-rune m’ayant donc rappelé le plaisir que je pouvais éprouver à lire de la fantasy. Mais je ne peux plus supporter les éléments dénoncés ci-dessus. J’attends encore l’Élu qui changera la face de la littérature de ce genre en pondant une histoire haletante, enthousiasmante, originale et qui, en même temps, montrera aux lecteurs à quel point un monde égalitariste et dans lequel les femmes ne se font pas systématiquement violer peut être jouissif. Pour tous. Parce qu’il n’y a pas que des garçons hétérosexuels blancs qui lisent de l’heroic fantasy après tout.

 

Publié pour la première fois le 7 juin 2015