Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message

Défaite des maîtres et possesseurs Vincent Message

 

Publié pour la première fois le 15 juin 2016

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Terminus radieux, Antoine Volodine

Terminus-radieux-de-Antoine-Volodine-chez-Seuil

RESUME :

Des siècles après la fin de l’Homme rouge, dans une Sibérie rendue inhabitable par les accidents nucléaires, des morts-vivants, des princesses et des corbeaux s’obstinent à poursuivre le rêve soviétique.

MON AVIS :

Une Sibérie post-révolutionnaire, des âmes en peine qui errent, une misère sociale qui n’est égalée que par les conséquences d’accidents nucléaires, voilà un mélange d’éléments qui ne m’attirent absolument pas en temps normal. Dès lors, j’étais partie pour passer à côté de Terminus radieux. Cependant, à force de voir des personnes aux goûts différents vanter les mérites de ce livre, j’ai été intriguée et lorsque je l’ai croisé à la bibliothèque, je me suis dit qu’après tout, ça ne me coûterait que 30 centimes de tenter le coup et de voir ce qui provoque l’admiration de tant de lecteurs. Et maintenant, je regrette de ne pas l’avoir plutôt acheté parce que je l’ai noyé sous les notes sur post-its que je ne pourrai malheureusement pas garder…

Quelques siècles après l’avènement – et la chute – de la Seconde Union soviétique, la Sibérie n’est plus qu’un champ de désolation nucléaire et ceux qui y habitent vivent entre vie et mort, rêve et cauchemar. Une personne, Kronauer, avance dans une zone qui, il le sait, lui sera fatale, accompagné de deux inconnus qui sont devenus ses amis, en quelque sorte. Alors que le manque d’eau se fait sentir, Kronauer décide de tenter de trouver du liquide précieux pour sauver l’un de ses compagnons, incapable de continuer à avancer. Il arrive ainsi au Terminus radieux et se retrouve sous la coupe de son président, Solovieï, homme animé par l’amour de la poésie et de ses trois filles. Kronauer arrivera-t-il à échapper à l’emprise surnaturelle de Solovieï ?

Voici une bien misérable tentative de résumer un livre qui va au-delà de l’histoire qu’il semble nous raconter. C’est que Volodine ne nous offre pas un roman mais une étrange expérience littéraire poétiquement envoûtante. Il faut accepter de se perdre dans celle-ci pour réussir à avancer et, ainsi, à être étonné par les diverses lignes narratives qui se croisent, se rejoignent et s’additionnent entre elles en créant de nouvelles dimensions se révélant petit à petit enivrantes.

Terminus radieux, c’est de prime abord l’histoire d’un homme qui ne sait pas s’il est mort ou vivant. Le doute l’habite et il n’a aucun moyen d’être fixé sur son état. Cet homme, Kronauer, sera notre porte d’entrée dans un univers qui semblera tantôt situé dans un futur très éloigné habité par des valeurs socialistes, tantôt dans une fable perdue entre rêve et cauchemar.

Terminus radieux, c’est ensuite l’histoire d’un lieu, un kolkhoze dans lequel atterrira Kronauer et dont l’existence semble inexplicable dans un monde qui se meurt pour sous l’impact des radiations nucélaires. Enfer sur terre, terreau des cauchemars de l’humanité ou unique oasis paradisiaque dans un univers dépérissant, difficile à dire, mais l’endroit fascine autant qu’il perturbe.

Terminus radieux, c’est également Solovieï, président du kolkhoze qui semble posséder des pouvoirs étranges. Ce père de trois filles tentatrices qu’on ne peut toucher arrive à se glisser dans l’esprit des gens pour leur faire vivre sa poésie. Ou plus…

Terminus radieux, c’est peut-être aussi ou surtout Hannko Vogoulian, femme qui deviendra peu à peu écrivain et qui nous interrogera sur notre rapport à Kronauer, au kolkhoze, à Solovieï et à Antoine Volodine.

Car Terminus radieux n’est pas qu’une histoire, c’est une interrogation constante sur la permanence de la réalité qui nous entoure et sur les limites et le pouvoir de l’esprit d’un écrivain. Et c’est très certainement en cela que ce livre dépasse le stade de récit poétiquement envoûtant pour devenir un objet littéraire non identifié qui marquera le lecteur l’ayant parcouru en entier.

Mais c’est encore Volodine qui parle le mieux de Terminus radieux quand il dit ceci dans ce livre : « Ses ouvrages étaient en principe distincts et elle leur donnait un titre après les avoir conclus, mais, bien que comportant des spécificités et ne reprenant pas les mêmes personnages, ils auraient pu aussi bien être regroupés en un seul volume interminable. Ils peignaient en effet la même souffrance crépusculaire de tous et de toutes, un quotidien magique mais sans espoir, la dégradation organique et politique, la résistance infinie mais non désirée à la mort, l’incertitude permanente sur la réalité, ou encore un cheminement carcéral de la pensée, carcéral, blessé et insane. » (p. 599) Difficile de faire un résumé plus pertinent que cette mise en abyme par l’auteur de son œuvre et de son dernier « roman »…

Terminus radieux, c’est donc un livre à la fois effrayant, déprimant, glauque et fascinant, une expérience onirico-poétique perdue entre délire et cauchemar. Il ne livrera pas toutes ses clés lors de la première lecture mais il laisse entrevoir un univers riche et complexe donnant envie non seulement de se replonger dedans mais également d’essayer de l’inscrire dans l’œuvre de son auteur.

 

Publié pour la première fois le 25 janvier 2015

Écrivains, Antoine Volodine

Écrivains Antoine Volodine

RESUME :

La figure de l’écrivain telle que l’imagine Antoine Volodine. Ni alcoolique génial ni géant hugolien, ni romantique torturé, et encore moins sommité mondaine adulée par les médias. L’écrivain ici se débat contre le silence et la maladie, quand il n’est pas sur le point d’être assassiné par des fous ou des codétenus. Qu’il soit homme ou femme, il sait qu’il n’a aucun avenir. Souvent, il est analphabète, comme Kouriline, qui évoque oralement la terreur stalinienne en s’inclinant devant des poupées en ferraille. Il peut aussi lui arriver d’être déjà mort, comme Maria Trois-Cent-Treize, qui fait une conférence sur l’écriture dans l’obscurité totale qui suit son décès. Ou d’être en transe, comme Linda Woo, qui depuis sa cellule donne elle-même une définition des écrivains :  » Leur mémoire est devenue un recueil de rêves. Ils inventent des mondes où l’échec est aussi systématique et cuisant que dans ce que vous appelez le monde réel.

MON AVIS :

Après une première rencontre qui m’avait laissée quelque peu perplexe, j’ai retrouvé Antoine Volodine dans un autre livre atypique. Et même si je ne suis pas sûre d’avoir mieux compris le concept de post-exotisme, l’expérience a été beaucoup plus concluante cette fois.

Sept chapitres racontent différents auteurs dont les vies se croisent, se frappent et s’oublient. Il y a Mathias Olbane et ses dictionnaires de mots inventés, Linda Woo qui s’exprime en prison ou encore Maria Trois-Cent-Treize qui se donnera en spectacle même après sa mort. Ce sont des écrivains qui, s’ils n’ont parfois pas rédigé un mot, sont habités (voire hantés) par l’écriture.

Écrivains est un livre « symétrique ». Les histoires se répondent, font références l’une à l’autre et nous amènent à considérer l’ensemble comme un tout logique. Les deux auteurs des chapitres extrêmes (le premier et le dernier) côtoient la mort. Ceux du deuxième et sixième récit sont des femmes, des révolutionnaires. Ceux des troisième et cinquième histoires semblent se faire écho. Et se trouve au milieu un exercice de style étonnant habité en quelque sorte par l’œuvre de ces différents auteurs (celle de Mathias Olbane en particulier – j’ai eu l’impression que ces remerciements étaient ceux d’un Mathias Olbane qui imaginait ce que sa vie aurait pu être).

Ainsi, ces morceaux aux styles et aux propos différents s’inscrivent dans un tout cohérent qui dévoile sa structure peu à peu. Les œuvres ratées, abandonnées, étouffées ou ignorées se succèdent et les destinées s’effritent. On se surprend parfois au détour d’une page à s’attacher démesurément au personnage présenté. C’est que ces auteurs niés dans leur art ont quelque chose de sublime.

Mais, surtout, cette fois-ci, je n’ai pas eu l’impression de lire un exercice de style. Antoine Volodine n’a plus semblé vouloir m’éblouir par sa maîtrise, il m’a simplement fait ressentir les choses. Je n’en demandais pas plus. Pourtant, j’ai eu l’impression de perdre plein de petites références, surtout après en avoir rencontré d’autres qui m’ont amusée (notamment l’adresse de l’endroit où vivrait Abdul al-Hazred, auteur du Necronomicon). Mais ça n’a pas créé de frustration chez moi, juste peut-être l’envie de relire la chose si un jour je décide d’apprendre à mieux connaître son auteur.

« Toutefois, plusieurs fois par semaine, elle dit le monde. » (p. 28)

Écrivains est donc un livre étonnant et beaucoup moins difficile d’accès que ne pourrait le laisser croire la réputation d’Antoine Volodine. Sombre et lumineux à la fois, il offre quelques moments envoûtants.

 

Publié pour la première fois le 9 octobre 2013