La servante écarlate, Margaret Atwood

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RESUME :

La servante écarlate, c’est Defred, une entreprise de salubrité publique à elle seule. En ces temps de dénatalité galopante, elle doit mettre au service de la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, son attribut le plus précieux : sa matrice.

Vêtue d’écarlate, à l’exception des voiles blancs de sa cornette, elle accomplit sa tâche comme une somnambule. Doit-elle céder à la révolte, tenter de tromper le système ? Le soir, Defred regagne sa chambre à l’austérité monacale.

Elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, d’échanger des confidences, de dépenser de l’argent, d’avoir un travail, un nom, des amants. C’était le temps où l’amour était au centre de tout. L’amour, cette chose si douce aujourd’hui punie de mort.

Œuvre majeure, La Servante écarlate n’est pas sans rappeler 1984 d’Orwell. Mais, au-delà de cette magistrale création d’un monde, c’est la question du rôle et de l’avenir des femmes que pose, avec force, ce roman inoubliable.

MON AVIS :

La servante écarlate est de ces livres qui vous intimident à cause de la réputation qui les précède. Et quelle réputation pour ce roman qui fête cette année ses 30 ans et qui continue à rester une référence en la matière ! Je l’ai pour ma part très souvent entendu citer en exemple de dystopie ou de SF recommandables et j’avoue avoir eu peur de le lire à cause des attentes tellement élevées que j’avais à son sujet. Il fallait pourtant que je saute le pas un jour ou l’autre. Et je me suis retrouvée avec tout à fait autre chose que ce que j’avais pu imaginer. Une chose qui m’a glacée le sang, presque étouffée. Dans le bon sens du terme.

Defred a connu la vie « normale ». Elle avait un boulot, un compagnon, un enfant. Jusqu’à ce que. Un jour, tout a basculé et les femmes se sont retrouvées à la fois protégées et mises au ban de la société. Privées de propriété, de désirs, d’existences, elles sont devenues soit servantes, soit épouses, soit prostituées, soit mères porteuses. Dans un monde à la fertilité en chute libre, ces dernières constituent une caste à la fois vénérée et esclave de son statut, condamnée au viol pour procréer. Defred est une de ces rares personnes ayant prouvé sa capacité à donner la vie et se retrouve à nous décrire la folie du monde dans lequel elle vit.

Margaret Atwood nous raconte ici une histoire de science-fiction, le récit d’un monde devenu (religieusement) fou. Une dystopie donc. Et pourtant, La servante écarlate a un goût décidément bien amère lorsque l’on considère le fait que cet univers fictif est, on le sait pertinemment, la réalité de bien des femmes dans divers pays de notre planète. Maintenant. La femme assimilée à un enfant et qui n’a pas de propriétés, liée par tout un tas de rituels religieux, n’ayant pour but que de fournir une progéniture, un statut, ou simple esclave des hommes qui la dirige. Ce n’est pas juste de la fiction, c’est la réalité. Et c’est ce qui m’a donné le sentiment d’étouffer en lisant ce roman. Pire que l’idée d’imaginer qu’un futur tel que décrit ici pourrait nous tomber dessus à partir de rien, c’était celle de me dire que je vivais la vie d’autres comme moi qui n’avaient pas eu la chance de naître au bon endroit.

Double résonance douloureuse, il y a à l’origine de la dictature religieuse de La servante écarlate des attaques apparemment islamistes ayant fourni le prétexte aux hommes de restreindre des libertés des autres en général et des femmes en particulier. Lire cela au lendemain des événements de Charlie Hebdo m’a encore plus glacé le sang. La preuve en tout cas de l’effroyable actualité/pertinence du roman de Margaret Atwood (car les attentats ont toujours été prétexte à prendre des mesures qui n’auraient jamais été acceptées en temps normal).

J’avoue pourtant ne pas avoir adhéré à tout, trouvant même (oh sacrilège) l’histoire parfois longuette par endroits et la « conclusion » peut-être de trop. Il n’en reste pas moins que je suis sortie effrayée et marquée de ce roman qui nous emmène au plus sombre de la domination religieuse/masculine et qui donne envie de se battre, encore, toujours.

La servante écarlate est donc un roman qui mérite amplement sa réputation et qui vous fera vivre de l’intérieur une dictature étouffante de stupidité et d’injustice. A découvrir non seulement pour lire de la bonne science-fiction mais surtout pour prendre conscience de l’horreur vécue par de nombreuses femmes encore à notre époque. Indispensable.

 

Publié pour la première fois le 13 janvier 2015

Cartographie des nuages, David Mitchell

Cartographie des nuages David Mitchell

RESUME :

1850 : Adam Ewing, notaire aventurier, découvre les aborigènes. 1931 : Robert Frobisher, jeune musicien, se met au service d’un compositeur de génie. 1975 : Luisa Rey, journaliste risque-tout, déjoue un complot nucléaire. Plus tard : le clone lettré Sonmi-451 est condamné à mort pour rébellion. Leur point commun : une étrange tache de naissance. Les couloirs de l’Histoire seraient-ils impénétrables ?

MON AVIS :

Il me faut commencer par vous rassurer (si besoin est) : Cartographie des nuages n’est pas difficile à lire. C’est un gros morceau de par sa taille et par la richesse des univers qui y sont esquissés mais il se lit d’une traite (ou se lirait d’une traite s’il ne fallait pas dormir et travailler). Ceci établi, il me semble nécessaire de signaler que, par contre, le roman cache plus de richesses qu’il ne pourrait le laisser deviner de prime abord. Voyons lesquelles…

Résumer Cartographie des nuages est impossible, tout d’abord parce qu’il comporte six histoires différentes, ensuite parce que celles-ci sont à la fois liées et indépendantes. Tout débute par un carnet de bord tenu par Adam Ewing, un notaire en 1850. Celui-ci va découvrir l’évangélisation des aborigènes et leur extermination. Viennent ensuite les lettres de Robert Frobisher à son amant, dans lesquelles il lui raconte son travail pour un célèbre compositeur en 1931. Nous allons ensuite en 1975 pour découvrir un roman racontant une enquête journalistique dangereuse menée par Luisa Rey. Arrivent les mémoires de Timothy Cavendish, éditeur qui est notre contemporain et qui se trouve enfermé contre son gré dans une maison de retraite. Nous effectuerons alors un saut considérable dans le temps pour découvrir l’univers dystopique de Sonmi-451, clone vouée à l’esclavage qui sera amenée à s’émanciper. Tout se « terminera » loin dans l’avenir, après la Chute, quand les hommes seront pour certains retournés à l’état sauvage.

Dire cela, c’est ne presque rien raconter de ce roman qui déroute par sa structure mais qui séduit facilement par son écriture. Je vais essayer de procéder dans l’ordre afin de ne pas me perdre également dans ce compte-rendu. Se pose tout d’abord la question du pourquoi de la multiplicité des époques et des récits. Si l’auteur n’explique pas ouvertement la chose, il nous la fait comprendre. L’enchaînement de ces histoires liées de loin en loin possède une logique interne qui fera sens au fil de la lecture. Comment ? A différents niveaux.

Le premier, le plus basique, est celui du panorama littéraire des récits personnels. David Mitchell s’amuse ici à alterner les genres. Tout d’abord, il touchera aussi bien à l’aventure historique qu’à la science-fiction, à la romance passionnelle qu’à l’enquête, à la critique sociétale via la dystopie qu’à la comédie pure et simple. Mais il ne s’arrête pas là. Chacun de ces genres sera un témoignage, témoignage raconté de toutes les manières possibles offertes par l’écriture : journal intime, lettres, roman documentaire (ou docu-fiction si vous voulez), autobiographie, minutes d’un interrogatoire et retranscription d’un récit oral. Tout y est, chaque passage a son style propre, ses personnages, son type et son genre. Cartographie des nuages est donc tout d’abord un éventail littéraire plutôt complet.

La forme laisse place au fond. Qui peut être abordé de deux façons : soit en prenant en considération le divertissement pur, soit pour la réflexion proposée par l’auteur. En effet, il est possible de lire Cartographie des nuages juste pour se détendre. L’ensemble est agréable, les différentes histoires plutôt prenantes (même si j’avoue ne pas du tout avoir accroché à celle de Timothy Cavendish et avoir trouvé quelque peu poussive celle de la croisée de Sloosha). Il serait possible de s’arrêter là en ayant déjà de quoi se satisfaire amplement. Mais le lecteur qui le veut trouvera dans cet étalage littéraire autre chose, la mise en exergue d’une peur, d’une fatalité poussant l’humanité vers l’autodestruction. C’est que ce roman est en quelque sorte la mise en musique d’un principe énoncé dans la partie la plus vieille historiquement parlant :

« Les faibles sont la chair dont les forts font bonne chère. » (p. 686)

Certes, l’énoncé est chiche, gageons qu’il en va de même en anglais. Mais ce qu’il dit n’en est pas moins vrai. Et c’est à démontrer l’horreur vers laquelle amène l’application de cette « loi de Goose sur la survie » que s’applique David Mitchell.

Certes, cette « vérité » ne se vérifie pas dans toutes les parties. Mais nous constaterons bien vite que c’est à long terme que se révèleront les ravages que l’acceptation (passive ou active) de cette « loi » provoque. C’est qu’à travers les différents récits, David Mitchell nous montre la manière dont le profit fera oublier l’humain, dont les désirs éclipseront la raison et dont la satisfaction constante d’envies provoquées par la société finira par nous amener à notre perte. Les forts établiront bien leur empire sur les faibles. Mais nous aurons à en payer le prix…

C’est donc une critique engagée que nous livre David Mitchell dans ce roman qui pourrait être perçu comme un simple divertissement donc mais qui est bien plus. Certes, son analyse n’est pas forcément toujours subtile mais son honnêteté lui permettra de résonner en nous. C’est pour cela que, si on ne peut qualifier tout cette Cartographie des nuages de science-fiction, le but et la manière de considérer le genre humain et ses travers sont bien ceux du genre aimant nous prévenir des dérives possibles et même probables de notre civilisation.

A cela, rajoutons un petit détail qui est pourtant également savoureux : les liens qui permettent à ces six histoires de former un tout. En effet, chaque récit finira par être lu/vu/entendu dans le suivant. Mais ça ne s’arrête pas là : les personnages semblent liés entre eux par une sorte de cycle de réincarnations perpétuelles signalées par la présence d’une tache de naissance en forme de comète que l’on retrouve sur chaque protagoniste principal d’une époque à l’autre. Il devient alors amusant de dénicher les allusions à l’un ou l’autre passage (en notant que chacun d’entre eux a été coupé en deux pour aller d’abord dans un sens chronologique croissant et ensuite décroissant), de découvrir les indices visibles ou discrets qui parsèment cette Cartographie des nuages.

Je suis bien obligée de terminer en parlant de l’adaptation vu que c’est elle qui m’a amenée à lire ce livre. Je n’ai pas encore revu le film (que je voudrais trouver en Blu-ray pour ce faire) mais je me souviens encore assez de ma première vision pour dire que Cloud Atlas est bien plus fidèle au roman de Mitchell que je ne le pensais. J’ai lu beaucoup de critiques quant au fait d’utiliser des mêmes acteurs à chaque époque (chose qui m’a également fait râler à cause de maquillages que je n’ai pas trouvés assez réussis) mais, en y réfléchissant, je trouve l’astuce bien pensée, elle permet de faire naître sur écran une impression diffuse et jamais vraiment explicitée dans le roman. Par contre, je regrette la disparition de la critique sociétale (de la critique du capitalisme, disons-le) qui ne transparaît plus que dans certains fragments et de manière moins marquée me semble-t-il (la chose reste à être confirmée)…

Ce long billet (merci à ceux qui l’auront parcouru en entier) pour dire que Cartographie des nuages est un roman intelligemment construit sur divers niveaux. Il n’est pas aussi complexe que je l’avais imaginé mais il n’en est pas moins notable et appréciable, offrant plusieurs degrés de lecture et apportant assez d’éléments pour être qualifié d’œuvre riche et plurielle. C’est donc une belle réussite qui me donne envie de découvrir d’autres écrits de l’auteur.

 

Publié pour la première fois le 6 janvier 2014

Neige, Anna Kavan

Neige Anna Kavan

RESUME :

Quelque chose en elle appelait la tyrannie et la terreur, et elle corrompait mes rêves, m’entraînait dans des recoins obscurs que je ne tenais nullement à explorer. Je ne savais plus au juste qui de nous deux était la victime. Peut-être étions-nous la victime l’un de l’autre

Un homme sans nom poursuit obstinément une femme qu’il a aimée jadis – une femme fragile comme le verre, à la chevelure étincelante comme le clair de lune – dans un monde de catastrophe imminente.

Jour après jour, la glace grignotait la courbe du globe, dans une progression que ni les mers ni les montagnes n’entravaient. Elle s’approchait régulièrement, sans hâte ni lenteur, laminant des villes entières, remplissant des cratères d’où avait coulé de la lave en fusion. Il n’y avait aucun moyen d’arrêter les gigantesques bataillons de glace envahissant inexorablement le monde, écrasant, rasant, détruisant tout sur leur passage.

MON AVIS :

Nous sommes tellement habitués à lire des histoires à la narration linéaire et logique que notre première réaction face à quelqu’un qui ne respecte pas ce genre de conventions peut être l’indignation, la frustration, voire le rejet. C’est peut-être pour cela que Neige d’Anna Kavan, ayant pourtant déjà été édité en français avant que Cambourakis ne décide de le publier, n’est pas resté dans nos mémoires (francophones). Et c’est bien dommage…

Le narrateur est un homme ayant un rapport trouble à la réalité, de son propre aveu. Dès lors, difficile de prendre tout ce qu’il dit pour argent comptant. Et pourtant, on se laisse embarquer dans son étrange aventure à la recherche d’une femme qui est unique et fantasme, un être fragile et délicat qui réveille le monstre qui est en lui. Alors que la glace recouvre peu à peu le monde, il fuit en espérant retrouver cette elfe destinée à souffrir encore et toujours. Sera-t-il le prompt chevalier ou le terrible bourreau dans cette histoire ?

Qui eût pu dire qu’une couverture si douce au regard renfermait un récit si cruel ? Et pourtant, sous la plume acide d’Anna Kavan se dessine une histoire qui tient presque du conte. Mais Neige n’est plus à un paradoxe près. C’est que ce livre nous emmène dans un tourbillon. Je n’ai pas de mot plus approprié pour expliquer la chose. Tout démarre simplement. Un homme a été amoureux d’une femme, elle l’a quittée, il la retrouve et elle vit avec un autre. Il veut détester cet autre et considérer sa bien-aimée malheureuse afin de pouvoir fantasmer sur son ravissement, ou plutôt sur son sauvetage. Mais bien vite nous nous demandons à quel point ce narrateur est externe au couple et si ses observations de maltraitance ne sont pas plutôt des souvenirs des sévisses qu’il a lui-même infligés à cette fille si fragile, l’éternelle victime qui accepte son rôle sans rechigner.

Alors que les questions affleurent notre esprit, Anna Kavan, tout en continuant son histoire, se met à répéter ce schéma encore et encore, en l’intensifiant un peu plus à chaque fois, en lui faisant quelque peu quitter le terrain de la réalité également. On pourrait presque croire à une alternance de voix « réalistes » et d’autres « fantasmées » qui nous amènent à revivre les événements selon leur parti-pris. Dans un récit, on chasse le dragon, on se bat pour un roi et on sacrifie les vierges. Dans l’autre, on sauve la pauvre fille d’un tortionnaire pour se battre contre le froid, la glace qui envahit le monde. Mais à partir d’un moment, les deux se confondent pour donner un tout halluciné et hallucinant nous faisant définitivement perdre pied avec la réalité.

Ce tout est quand même perturbant, je dois bien l’avouer. Je suis revenue plusieurs fois sur le paragraphe précédant un changement de ton ou de narration pour voir si je n’avais pas loupé une information avant de réaliser que c’était le parti-pris de l’auteur qui ne souhaitait pas nous ancrer dans la réalité mais qui essayait de nous faire vivre son cauchemar autrement. Et c’est ainsi qu’avec notre consentement, Anna Kavan nous engouffre dans l’horreur d’une relation a proprement parler sado-masochiste (sans que ce ne soit forcément uniquement du point de vue sexuel). La question du monde qui se refroidit dangereusement en devient secondaire, voire anecdotique à certains moments, et semble être surtout là pour fournir un cadre angoissant et une fin mémorable à ce récit qui, sous ses superbes atours, nous offre une descente en enfer purement étouffante à certains moments. Dès lors, pas facile d’arriver à respirer alors qu’on se noie dans les mots de l’auteur…

Pourtant, l’impression finale ne sera pas cruelle mais bien tendre à mes yeux. Je n’arrive pas à comprendre par quelle magie Anna Kavan a réussi à transformer ce récit atroce en une histoire d’amour mémorable. Je pense que je ne le comprendrai d’ailleurs jamais. Mais la dernière image de ce roman me hantera certainement encore longtemps… C’est pourquoi, malgré tout, je conseillerai Neige, tout en insistant bien sur le fait que ce livre est loin d’être agréable à chaque instant et que le lecteur se perdra inévitablement d’une manière ou d’une autre entre ses mots.

 

Publié pour la première fois le 15 novembre 2013

Elle qui chevauche les tempêtes (Windhaven), George R. R. Martin & Lisa Tuttle

Elle qui chevauche les tempêtes (Windhaven) George R. R. Martin & Lisa Tuttle

RESUME :

« Mariss chevauchait la tempête à trois mètres au-dessus de l’eau, domptant les vents de ses larges ailes en métal tissé. Elle volait, féroce, intrépide, ravie par le péril et le contact des embruns, indifférente au froid. Le ciel était d’un menaçant bleu de cobalt, les vents montaient, et elle avait des ailes ; cela lui suffisait. Si elle mourait à l’instant, elle mourrait heureuse, en vol. »

Sur une planète océane, où les naufragés venus de la Terre se sont divisés en deux castes : les « Rampants » et les « Aériens », Mariss la rampante a appris à voler et ne vit désormais que pour cela. Mais voici qu’elle doit rendre ses ailes car telle est la tradition, elle doit les laisser à Coll, le fils de son mentor, qui lui ne rêve que d’une chose, devenir barde. Mariss saura être plus forte que la tradition, plus forte que tous les autres, car c’est elle qui chevauche les tempêtes et nul autre.

MON AVIS :

Ces dernières années, j’ai commencé à ressentir un ras-le-bol de plus en plus intense pour la fantasy (et l’heroic fantasy ou encore la SF de type « planet opera ») traitant de sociétés « moyenâgeuses » (et assimilées). En effet, ce genre met en scène des endroits imaginaires où se répètent inlassablement les inégalités sociales qui sont celles de notre propre monde et je n’arrive pas à en comprendre la raison. C’est que, pour moi, l’auteur a toute latitude dans le choix de l’univers qu’il crée. Dès lors, pourquoi s’amuse-t-il à reproduire le même schéma encore et toujours ? On m’a souvent répondu que c’était pour coller aux réalités de notre Moyen Age/de notre histoire de manière générale (pour ne pas trop nous dépayser ? N’est-ce pas là le but de la fantasy justement?). Apparemment, il y aurait une sorte d’accord tacite entre les auteurs et les lecteurs qui, tous, partent du principe qu’il est normal dans ces romans de retrouver des récits où seules quelques femmes tirent leur épingle du jeu mais où la mère de famille d’Oxiplou-les-bains, elle, devra continuer à trimer en consacrant sa vie à élever sa tripotée de gosses et à recevoir ses raclées quotidiennes (voire pire). Et pourtant, il y a trente et un ans, George R. R. Martin et Lisa Tuttle ont créé un monde incroyable où toutes ces inégalités liées à la question du sexe n’existent tout simplement pas. Et qu’est-ce que ça fait du bien de s’y plonger !

Mariss est une jeune fille qui désire plus que tout devenir une aérienne et transmettre des messages en volant au-dessus des eaux, à l’aide d’ailes en métal et en tissu. Mais dans son monde, seuls les enfants d’aériens peuvent hériter des ailes de leurs parents, et elle est la fille d’un pêcheur. Mariss va lutter pour que son rêve puisse se réaliser.

Dans l’absolu, j’ai aimé Elle qui chevauche les tempêtes sans l’adorer. L’histoire est bien foutue, elle tient la route et elle est même complexe à certains endroits (car dénuée d’un manichéisme quelque peu barbant, même si certains personnages sont toujours dans l’erreur). Cependant, il me manquait quelque chose, et j’ai eu du mal à comprendre quoi pendant un certain temps. Je suis rapidement rentrée dans ce livre, j’ai été séduite par son ton, mais je l’ai vite trouvé un peu lassant. C’est qu’il y manquait ce qui fait le charme des histoires se déroulant dans des mondes inconnus : les détails, les descriptions si vous préférez. G. R. R. Martin et Lisa Tuttle nous dépeignent ici un univers maritime de manière très grossière. Ils ne prendront jamais le temps de nous parler des paysages, des habitations, des différentes populations ou même de l’histoire de cet endroit inconnu. Tout au plus pourrons-nous supputer que nous sommes en présence d’une planète ayant été colonisée il y a très longtemps et qu’elle est principalement recouverte d’eau. La seule chose qui sera expliquée en long et en large, c’est le système de castes qui y règne, les différences entre Aériens et Rampants surtout. Et je trouve ça dommage. Et pourtant, je me suis attachée à cette histoire et à Maryss, au point d’être profondément émue par la fin, simple mais belle.

Mais là où j’aurais pu rester sur une pointe de déception, avec une histoire divertissante mais sans plus, je me suis retrouvée face à une chose que je recherchais depuis un petit bout de temps. En effet, nous sommes ici dans des contrées où la question de la différence entre les sexes ne se pose même pas. Les femmes font exactement les mêmes métiers que les hommes, sans qu’à aucun moment n’interviennent des considérations comme « mais c’était plus dur pour elle parce qu’elle était une femme » ou autres du même genre. Les héritages se transmettent aussi bien aux filles qu’aux garçons. L’éducation est accessibles à tous, même s’il est rarement question de la chose en dehors des l’apprentissage des aériens ici. D’ailleurs, élément symptomatique, le mariage, s’il existe, n’est pas une obligation et les relations sexuelles en dehors de ce lien sont tout à fait acceptées et reconnues. Nous baignons donc dans une société où il ne sera pas question de faire pression sur les femmes en les violant, d’obliger les hommes à ressentir le besoin d’être héroïques ou protecteurs, ou simplement de façonner les esprits en fonction du corps habité. Et je ne peux vous dire à quel point j’ai trouvé la chose « reposante », voire enthousiasmante. Car il y a quelques décennies, ces deux auteurs sont arrivés à faire ce que nos contemporains soi-disant sensibles aux questions de l’égalité homme-femme sont rarement capables d’imaginer. Seules quelques Le Guin ou Mazaurette se sont frottées à un monde si terrifiant pour tant d’autres, celui où la différence entre les hommes et les femmes n’est plus considérée comme base de la société et où chacun est capable de faire ce que l’autre fait (à une exception près, bien sûr). Et rien que pour ça, ce livre vient de gagner une place importante dans mon cœur. Maintenant que je l’ai lu, je sais que c’est possible et il me servira de base de comparaison. Parce que zut aussi. Si les auteurs ont envie d’écrire sur ces sempiternels mondes où les femmes rencontrent encore et toujours des problèmes liés à leurs sexes, moi je n’ai plus envie de lire la chose. Écrivains de l’imaginaire, ayez le courage de voir plus loin, ou juste différemment.

Donc voilà. Ce qui, au départ, n’aurait été qu’une histoire distrayante a pris pour moi des proportions énormes et porte en elle un message politique et sociologique cher à mon cœur : arrêtez de vous focaliser sur les différences entre les hommes et les femmes, laissez-les être ce qu’ils ont envie de devenir sans vouloir à tout prix toujours tout ramener à leur sexe. Et épargnez-nous les inévitables scènes de viol, aussi, tant qu’on y est, parce que marre à la fin.

Au final, Elle qui chevauche les tempêtes est un roman de type SF/fantasy qui m’a étonnée par sa réflexion égalitariste. Il nous offre une histoire attachante et un univers fascinant mais, malheureusement, trop peu étoffé. Pour tous ceux qui en ont assez qu’on joue sur les valeurs moyenâgeuses de notre propre monde quand on en invente un autre.

 

Publié pour la première fois le 17 juillet 2012

Contact, Carl Sagan

Contact Carl Sagan

RESUME :

Jeune astronome convaincue de l’existence d’une vie extraterrestre intelligente, Ellie Arroway doit faire face au scepticisme de la communauté scientifique à l’égard du projet « Argus », un programme d’écoute spatiale installé au Nouveau-Mexique qu’elle et son équipe tentent par tous les moyens de sauver.

Jusqu’au jour où leurs ordinateurs captent un message rationnel émis non pas depuis la Terre, mais depuis Véga, une lointaine étoile. Ellie se lance alors à cœur perdu dans son déchiffrage, pour découvrir qu’il s’agit des plans d’un véhicule censé permettre à des humains de voyager dans l’espace afin de rencontrer ceux qui nous les ont adressés.

Or ces êtres semblent à présent impatients d’établir le contact : ils nous surveillent depuis longtemps, et le moment est peut-être venu pour eux de nous juger…

L’astronome Carl Sagan (1934-1996) est mondialement connu pour avoir été l’un des fondateurs du programme SETI de recherche d’intelligence extraterrestre, et pour être à l’origine de la série de vulgarisation scientifique Cosmos. Professeur à l’université Cornell, il a contribué à la plupart des missions automatiques d’exploration du système solaire dans la deuxième partie du XXe Siècle.

Contact, son unique incursion dans la fiction, a obtenu en 1986 le prix Locus du meilleur premier roman.

MON AVIS :

Relire un roman aimé un certain laps de temps après la première « rencontre » comporte toujours une part de risque : on n’est plus la même personne, tout du moins on n’est plus le même lecteur, et les souvenirs béats pourraient être remplacés par une déception amère. Et pourtant, certains livres continuent à tenir la route. Soit qu’on leur découvre un autre aspect qui les enrichit. Soit qu’on retrouve les premières sensations vécues grâce à lui. Pour Contact, ce fut un peu des deux. 

Je ne suis pas aveugle pour autant, et avant de vous en faire l’éloge, je vais commencer par parler brièvement des défauts de ce roman. Tout d’abord, Carl Sagan écrit sans se soucier d’artifices de mise en scène du suspense. Je ne sais pas si c’est vraiment un défaut, cela dépend du lecteur et de ses attentes. Pour ma part, j’ai redébuté ce Contact en ne pouvant m’empêcher de le comparer à l’histoire du film qui en a été tiré, film que j’ai vu un certain (grand) nombre de fois, et dont tous les retournements de situation m’étaient restés en tête. Et il faut savoir qu’à deux exceptions près, ceux-ci sont juste absents du livre. Ce qui, étonnamment, me donne une meilleure image du film. En effet, adapté en l’état, il n’aurait pas pu fonctionner comme objet filmique. Les ajouts scénaristiques permettent à une certaine tension de se mettre en place, tension qui laisse transparaître les principales problématiques du roman tout en permettant au film d’exister indépendamment de celui-ci. Le livre est donc moins nerveux, mais il y gagne en crédibilité d’une certaine manière.

Ensuite, l’écriture de Carl Sagan, astronome de son état et très bon vulgarisateur soit dit en passant, est élégante mais quelque peu aride. Les figures de style sont rares, les ellipses temporelles brusques et les explications théoriques (de physique mais aussi de théologie, de politique, etc.) nombreuses. A part pour le dernier élément, je me demande si cela ne m’aurait pas quelque peu freinée dans ma lecture en temps normal. Mais dans ce cas-ci, ça ne m’a pas gênée.

A part ces deux éléments, je n’ai rien à redire à ce Contact qui m’a révélé de belles surprises que j’avais oubliées en plus de celles que j’avais gardées en mémoire. Tout d’abord, en tant que lectrice de SF recherchant le vertige procuré par ce genre (cette sensation incroyable de trop grand, trop démesuré, face à une explication que l’on peut à peine concevoir mais qui nous emporte ailleurs), j’ai été comblée. La dernière partie du livre, intitulée sobrement La Galaxie, m’a encore une fois fait un effet incroyable. Il faut 250 pages pour y arriver, mais qu’est-ce que le chemin en vaut la peine. Et une fois le livre refermé, ma vieille obsession pour Pi, suscitée par ce même roman il y a 11-12 ans, s’est à nouveau réveillée.

Contact possède bien plus que cette capacité d’émerveillement science-fictionnesque. En effet, l’auteur développe ici des réflexions diverses qui m’ont vraiment parlé. La plus probante est certainement celle sur la religion. En refermant ce livre, je ne saurais dire si Carl Sagan est croyant ou pas. Mais c’est le seul auteur à avoir jamais réussi à ébranler quelque peu les bases de mon athéisme. Attention, je ne dis pas qu’il aura fait de moi une croyante, ou même une agnostique. Mais il a su poser de bonnes questions, tout cela non pas par une démonstration ouverte, mais grâce à diverses idées élaborées dont les éléments se croisent d’une manière qui me parle. Tout le monde ne verra d’ailleurs peut-être pas un questionnement de la foi dans ce livre, son personnage principal étant agnostique et remettant à sa place plus d’une fois des personnes croyantes qui discutent avec elle de l’existence de dieu (elle a d’ailleurs de très bons arguments – très bons parce que je partage son opinion, bien évidemment). Mais son point principal, c’est la question de la preuve. En effet, la scientifique Ellie Arroway interpelle deux hommes de foi en leur demandant pourquoi, si dieu est si malin et si puissant, il n’a pas laissé une preuve quelconque, trouvable par les générations suivant la Bible, pour éviter que les populations sur terre ne s’entredéchirent en son nom. Question pertinente je trouve. Et question qui va devenir, en filigrane, une des plus importantes du livre. La réponse qui lui est donnée n’est ni évidente, ni même peut-être une vraie réponse à cette question. Mais elle est très intéressante et me parle beaucoup. Donc, non, je ne remets pas en cause mon athéisme suite à la lecture de Contact. Mais je me sens plus riche d’un questionnement de ses fondements qui me perturbe et me plaît à la fois.

En plus de cette réflexion religieuse, ainsi que de diverses considérations politiques et économiques pertinentes, même si parfois un peu faciles, Contact nous offre un petit plaisir qui me ravit au plus haut point. En effet, Carl Sagan est à la fois ouvertement et discrètement féministe dans ce livre. Son personnage principal, Ellie Arroway, est une femme surdouée qui va devoir évoluer dans un monde d’hommes, ce à partir des années 60-70, et qui va être confrontée à des comportements absurdes qu’elle va analyser tout au long de son parcours. Sa lucidité quant à la chose et sa volonté de ne pas nier son identité de femme tout en ne se sentant ni inférieure ni supérieure aux hommes, juste égale, m’ont énormément plu. Sans oublier que les États-Unis (uchroniques?) de ce récit sont gouvernés par une Présidente. C’est un petit détail mais ce petit détail met bien en avant la manière plaisante dont Carl Sagan présente les femmes dans son histoire. Pas de réels discours sur la chose donc. Simplement des personnages féminins et masculins qui sont égaux, qui sont autant capables, qui analysent aussi bien la situation et qui font autant de bêtises. C’est tout ce que je demande. Et pourtant, ce n’est pas encore monnaie courante, 16 ans après la première publication de ce roman-ci. 

Mais au-delà de toutes ces considérations et de toutes ces réflexions, Contact, c’est avant tout une histoire humaine incroyable, une aventure passionnante, qui se déroule sur plusieurs décennies et qui va jusqu’au fond de ses possibilités. Une petite merveille d’audace et de savoir, qui fait regretter que l’auteur ne nous ait pas offert un autre roman avant sa mort en 1996. Il faudrait que je tente ses essais du coup.

Maintenant, je ne me leurre pas. Je me rends compte que le style pourrait ne pas plaire à tous (il est élaboré mais sec donc) et que l’impression d’un côté trop scientifique aurait de quoi en décourager certains. Laissez-moi juste vous dire que Carl Sagan explique de manière limpide tous ses concepts et qu’au final, ce qui l’intéresse, c’est le questionnement sur l’humanité et sa place dans l’univers plus que le développement de notions physiques inhérentes à ce genre d’histoire. C’est pourquoi je pense que ce roman ne s’adresse pas qu’aux amateurs de SF, bien au contraire. Il pourrait parler à n’importe quelle personne ayant un jour levé les yeux vers le ciel en se demandant si quelqu’un faisait pareil quelque part là-haut.

Au final, Contact peut paraître aride de prime abord, mais il nous offre une aventure incroyable et plausible à la fois, un des plus beaux voyages qu’il m’ait été donné de faire, littérairement parlant. A découvrir, absolument.

 

Publié pour la première fois le 4 décembre 2011

La jetée

Chris Marker – 1962 – France

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RESUME :

L’histoire débute à Paris, après la Troisième Guerre mondiale et la destruction nucléaire de toute la surface de la Terre. Le héros est le cobaye de scientifiques qui cherchent à rétablir un corridor temporel afin de permettre aux hommes du futur de transporter des vivres, des médicaments et des sources d’énergies : « D’appeler le passé et l’avenir au secours du présent ». Il a été choisi en raison de sa très bonne mémoire visuelle : il garde une image très forte et présente d’un événement vécu pendant son enfance, lors d’une promenade avec sa mère sur la jetée de l’aéroport d’Orly. Cette image va lui permettre de retourner dans le passé…

(www.allocine.fr)

MON AVIS :

A 13 ou 14 ans, j’ai eu une de mes premières claques cinématographiques en allant voir L’armée des 12 singes au cinéma. Au générique figurait la mention d’une certaine Jetée de Chris Marker qui m’est resté en tête et l’idée de mettre la main sur ce film m’a hantée. Je n’ai réussi à le trouver que huit ans après. Et c’est une nouvelle claque cinématographique que j’ai reçue en visionnant enfin ce moyen-métrage qui m’avait intriguée pendant si longtemps. A tel point que je lui ai consacré mon travail de Questions approfondies d’esthétique du cinéma la même année. Et, une fois n’est pas coutume, je vais en fait vous livrer ici une version retravaillée, épurée et écourtée de ce travail (parce qu’il fait quand même neuf pages Word, que je n’ai pas envie de tout retaper, et que de nombreux passages risquent de ne pas vous intéresser). A noter qu’il comporte des spoilers, étant plus un article d’analyse que de critique. Évitez donc peut-être de le lire si vous n’avez jamais vu ce film ou L’armée des 12 singes.

La jetée 01

Dans La jetée, Chris Marker a opté pour une construction filmique inhabituelle. Il y abandonne pour ainsi dire la principale caractéristique du cinéma : le mouvement. A la place, le réalisateur nous offre une série de photographies fixées à chaque fois pendant quelques secondes à l’écran afin d’illustrer les propos du narrateur. Cette démarche peut être vue comme découlant d’une volonté purement artistique, Marker mêlant ainsi deux de ses arts de prédilection. Mais n’a-t-il pas choisi de nous livrer un roman-photo pour d’autres raisons que cette pure recherche formelle ?

La jetée 02

Il est assez évident que ces photographies inscrivent l’histoire et le film dans la logique du souvenir. Les photos sont alors un aide-mémoire permettant de donner du poids à ce qui est par essence évanescent et peu fiable : le passé tel que nous nous le remémorons. Grâce à elles, le spectateur peut se concentrer sur des détails qui n’auraient été que fugitifs dans un simple film en mouvement, à l’image des souvenirs qui nous sont racontés d’ailleurs.

La jetée 03

Mais avant tout, cette manière de (conce)voir le temps est significative : le temps est figé, le futur est déjà le passé, on ne peut plus rien changer. Cette perception des choses s’illustre par un motif présent dans la narration, l’image et la construction filmique : la boucle.

La jetée 04

La première boucle évidente est celle narrative. La jetée raconte l’histoire d’un homme obsédé par une image d’enfance : le meurtre d’un inconnu sur la jetée d’Orly qu’il parcourait avec ses parents un dimanche matin. Cette image qui hantera le personnage principal toute sa vie sera en fait celle de sa propre mort, et cette mort aura donc conditionné toute son existence. En effet, s’il va dans le passé et se fait tuer, c’est justement parce qu’il possède une image fixe du passé suffisamment forte pour être projeté dans celui-ci. Sans cette image, il n’aurait pu se rendre sur le lieu de son meurtre et passer sa vie à être obsédé par celui-ci. Joli petit vertige en perspective…

La jetée 05

Cette première boucle narrative en renferme d’autres, la plus perturbante étant celle tournée vers le futur et non plus le passé. A un moment donné, les gens d’un futur postérieur à celui du héros vont lui donner les moyens de sauver son monde agonisant, permettant ainsi à leur propre présent d’exister. C’est le futur qui fournit au passé le moyen de faire vivre le futur. Raisonnement qui se referme sur lui-même, sorte de sophisme d’ailleurs, comme l’affirme le narrateur.

La jetée 06

Cette boucle narrative se retrouve aussi dans les photographies qui nous sont présentées. La boucle est représentée visuellement par un cercle, cercle que l’on perçoit régulièrement à l’image. Le plus évident est celui constitué par les lumières souvent présentes en arrière-plan dans les images du futur. Le plus étrange est celui des « lunettes » des scientifiques, ceux qui observent les voyageurs, certainement car ils ne possèdent pas eux-mêmes d’image(s) fixe(s) du passé leur permettant d’y voyager (ces scientifiques ont mal perçu le monde et doivent s’aider d’un outil pour réussir à s’inscrire dedans). Le plus parlant est le troisième œil des gens du futur postérieur, cercle qui indique une ouverture sur le monde et une connaissance intime plus grandes.

La jetée 07

Ce cercle sera contrebalancé par son « contraire », la spirale (le cercle sans fin), figure fugitive qui viendra hanter quelque peu le film. En effet, à la première réelle rencontre entre l’homme et la femme qui habitera ses souvenirs et ses désirs, celle-ci porte un chignon en spirale, qui n’est pas sans évoquer la même coiffure chez Kim Novak dans le Vertigo (Sueurs Froides) d’Hitchcock, film auquel La jetée rend d’ailleurs hommage plusieurs fois (tout comme L’armée des 12 singes le fera par après).

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Cette spirale se retrouvera d’une certaine manière dans une autre figure de la boucle rendant hommage au Vertigo d’Hitchcock : l’homme et la femme se rendent dans un parc où est visible la section d’un séquoia (la boucle). A l’instar de Kim Novak indiquant l’endroit de sa naissance et de sa mort dans les cercles de vie de l’arbre, l’homme indiquera que l’homme vient d’en dehors de cette section (la spirale). Cette scène est donc plus un miroir qu’une répétition de celle d’Hitchcock.

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La dernière forme de boucle que je voudrais évoquer se retrouve dans la construction filmique de La jetée-même. Encore une fois, une boucle évidente en abritera d’autres plus discrètes et subtiles (dans une sorte de mise en abyme). Le film débute et se termine à Orly, et l’image la plus persistante des deux passages sera le visage angoissé d’une femme, angoisse qui s’expliquera à la fin du récit. Première boucle.

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Dans cette boucle, nous en retrouverons d’autres, toujours rythmées par la répétition de figures importantes, voire simplement de photographies identiques ou similaires. Certaines photos seront en effet répétées régulièrement, comme celle du couloir qui tourne (une courbe qui se rapproche d’une boucle?), encadrant les passages mettant en scène les scientifiques obsédés par l’idée d’envoyer des hommes dans le passé pour sauver leur présent.

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Le film reprendra donc à divers niveaux cette boucle qui vient souligner le fait que cette histoire se termine là où elle commence. Mais elle est bien plus qu’une simple « tournure narrative », elle vient appuyer une conception du temps et de la vie que Marker illustre à merveille dans ce film. Souvent, les gens prétendent que le Destin guide leurs pas, que le futur est inéluctable, qu’une main invisible a tracé pour eux le chemin de leur vie. Même si, de prime abord, on pourrait croire le contraire, Marker va s’inscrire dans une conception du destin à l’opposée de celle-ci.

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En effet, même si une certaine idée de la prédétermination semble transparaître dans La jetée, celle-ci procède en vérité du libre-arbitre et non d’une quelconque volonté extérieure. Rien ne guide nos pas si ce n’est nous. Nous construisons notre propre futur. Mais une fois construit, celui-ci ne peut être modifié. Il existerait en fait une sorte de simultanéité (théorique) entre le passé, le présent et le futur (à la manière de la conception du temps trafalmadorienne dans Abattoir 5), tous les actes de ces trois époques s’inscrivant en même temps sur une ligne du temps aussi bien circulaire qu’elle est droite et sans fin.

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Voici une explication de ce qui semble être un ergotage théorique sans réelle existence : imaginons un homme qui voyage dans le futur. Il voit quelque chose qui ne lui plaît pas. Il essaie de le changer mais ce qu’il a vu arrive quand même. Pourquoi ? Parce que le fait de savoir ce qui allait arrivait est un des éléments qui amènera cette chose à se réaliser (ce qui invalide toutes ces histoires jouant sur la modification du futur une fois qu’on le connaît, concept amusant mais qui n’a jamais réussi à me convaincre). C’est déjà « inscrit dans l’histoire ».

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C’est ce qui se passe dans La jetée, mais à un autre niveau. Comme je le disais au début, le fait de voir sa propre mort va amener l’homme à la vivre. S’il ne s’était pas vu ce dimanche sur la jetée d’Orly, il n’aurait peut-être pas eu d’image mentale assez forte lui permettant de voyager dans le passé et il n’aurait donc pu y mourir. Histoire de rendre cela encore plus « tordu » (et exaltant), ce dernier voyage dans le passé ne devait même pas avoir lieu, l’homme ayant eu la possibilité de rester dans le « futur postérieur » mais ayant opté à la place pour un retour auprès d’une femme qui l’attendait peut-être. Il a donc choisi lui-même son avenir mortel alors qu’une autre « fin » lui tendait les mains, illustrant ainsi l’importance du libre arbitre caché derrière une impression de prédestination.

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A travers une histoire solide, Chris Marker exprime donc une conception du temps audacieuse et libératrice. Pour insister sur celle-ci, il utilise la figure de la boucle temporelle. Il se sert en fait de la science-fiction pour faire passer un message fort : « vous êtes le maître de votre destinée » (message important à une époque où l’on pourrait facilement se laisser séduire par un défaitisme mettant en avant l’inéluctabilité de la répétition de l’histoire – guerre d’Algérie après seconde guerre mondiale, et guerre froide qui menace tout doucement en toile de fond). Et c’est en insistant sur cette figure de la boucle qu’il va parvenir à faire passer le message sans que l’on s’en rende forcément compte.

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En effet, une impression de fatalité se dégage de ce film. Mais si nous prenons la peine de passer outre celle-ci (donc si nous regardons notre vie en face pour la prendre en main au lieu de se plaindre de ce que le Destin nous fait subir), nous comprenons que la prédestination que nous avions cru déceler dans ce film ne procède que des actions de l’homme. Nous construisons notre destin.

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Au final, La jetée est un film incroyable et très riche qui pose la question du libre arbitre et de la prédestination de manière intelligente et pertinente. Un petit chef-d’œuvre qui compte parmi mes films préférés.

 

Publié pour la première fois le 1er septembre 2011

 

Substance Mort, Philip K. Dick

Substance Mort Philip K. Dick

RESUME:

Dans une Amérique imaginaire livrée à l’effacement des singularités et à la paranoïa technologique, les derniers survivants de la contre-culture des années 60 achèvent de brûler leur cerveau au moyen de la plus redoutable des drogues, la Substance Mort.

Dans cette Amérique plus vraie que nature, Fred, qui travaille incognito pour la brigade des stups, le corps dissimulé sous un «complet brouillé», est chargé par ses supérieurs d’espionner Bob Arctor, un toxicomane qui n’est autre que lui-même.

Un voyage sans retour au bout de la schizophrénie, une plongée glaçante dans l’enfer des paradis artificiels.

MON AVIS:

« Ce roman ne propose aucune morale; il n’est pas bourgeois; il ne prétend pas que ses héros ont eu tort de jouer au lieu de travailler dur; il se contente d’énumérer les conséquences. » (p. 394)

Cette phrase qui termine le roman aurait tout aussi bien pu le débuter. Comme le dit si bien la couverture, « N’espérez pas de happy end ». En effet, il n’y en aura pas. Pour autant, ce roman n’est pas aussi déprimant que je l’avais imaginé. Il recrée juste une réalité parfois dure, parfois délirante, parfois interpellante. Une réalité que je n’ai jamais connue je dois dire (non, je ne suis pas cool, je n’ai jamais touché à une drogue quelconque, je le regrette parfois mais j’ai trop besoin d’être « au contrôle » pour avoir envie d’essayer). Dick arrive à recréer un univers hanté par la drogue clairement compréhensible pour ceux qui ne lui sont pas familiers et apparemment assez vraisemblable, si j’ai bien compris, pour ceux qui le sont. Comme une sorte de pont entre deux mondes, entre folie et raison, entre fuite en avant et vie quotidienne. Et ça fait mal.

Nous suivons ici le quotidien d’un agent infiltré dans un groupe de drogués, Fred/Bob Arctor. Celui-ci n’arrive plus à savoir qui de Fred ou de Bob est le vrai lui. Il se laisse peu à peu ravager par la drogue, la Substance Mort, qu’il est obligé de consommer pour être crédible. Le quotidien de Fred/Bob est partagé entre ses délires sans queue ni tête avec sa bande d’amis et ses rapports dans le monde aseptisé et hors de tout de la Loi. Lorsqu’il est Fred, le flic, il n’a pas de réelle identité. Il porte en permanence une combinaison qui brouille son aspect (un des rares éléments de SF du livre) et est obligé de faire des rapports sur lui-même pour ne pas griller sa couverture. Lorsqu’il est Bob Arctor, il est juste un « looser » qui a un énorme béguin pour une fille qui ne veut pas lui céder et qui ne sait plus trop ce qu’il fait, si ce n’est chercher sa prochaine dose de Substance M. Et pourtant sa vie en tant que Bob semble bien plus consistance que celle en tant que Fred…

« Robert Arctor s’interrompit. Les contempla, les straights dans leurs costumes de poussahs, leurs chaussures de poussahs, leurs cravates de poussahs. Il songea, la Substance M ne risque pas de leur détruire le cerveau; ils n’en ont pas. » (p. 40)

Ici, les « straights »- comprendre les gens qui marchent droit, les non-drogués – semblent n’être que des moutons juste bons à s’épanouir dans les nombreux temples du nouveau Dieu américain, la Consommation. La vie de straight semble ne pas avoir de sens, parce que privée de l’intensité de celle du junky. Et pourtant, le junky ne fait que courir droit sur le mur qui causera sa perte. C’est qu’il n’y a pas de bonne solution dans ce monde. Dick fait montre ici d’un pessimisme encore plus prégnant que dans ses autres livres. On sent derrière les dialogues, derrière les personnages, derrières les faits divers qui parsèment le récit une forme de vécu qui rend le tout plus intense. Dick ne se prive pas non plus d’égratigner la société là où ça fait mal, c’est-à-dire là où il semble n’y avoir aucune solution. Comme ici par exemple:

« Il faut posséder la plus haute forme de sagesse, songea-t-elle, pour savoir quand on doit recourir à l’injustice. Comment la justice peut-elle jamais devenir victime du droit? Comment ça peut arriver? C’est qu’une malédiction pèse sur ce monde et j’en ai la preuve sous les yeux. Quelque part, au niveau le plus profond, le mécanisme, le tissu des choses a craqué, et des lambeaux épars est né ce besoin qui nous pousse aux injustices les plus troubles au nom du choix le plus sage. » (p. 339)

Dick porte en fait un regard lucide sur ce qui a fait partie de sa vie pendant un certain temps, la drogue. On sent le recul, mais on sent la douleur toujours présente et une infinie tendresse amère pour ces personnes qui se retrouvent piégées dans un monde qui leur fera payer trop cher leurs erreurs…

« L’abus de drogues n’est pas une maladie; c’est une décision, au même titre que la décision de traverser la rue devant une voiture lancée à vive allure. On n’appelle pas cela une maladie, mais une erreur de jugement. Et quand un certain nombre de gens s’y mettent, cela devient un style de vie – dont la devise, dans le cas présent, serait: « Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort. » Seulement la mort commence à vous ronger presque aussitôt, et le bonheur n’est plus qu’un souvenir. » (p. 394)

« On n’appelle pas cela une maladie, mais une erreur de jugement. » Je trouve cette phrase magistrale. Parce qu’elle permet de mieux percevoir cet univers, de mieux comprendre les gens qui s’y sont retrouvés plongés, malgré eux parfois. Non, ils n’ont pas succombé à une faiblesse de leur inconscient qui les rend plus à même de craquer ou autre. Ils ont juste commis une erreur, comme nous en faisons tous. Sauf que la leur a eu des conséquences plus graves, démesurées même. C’est bête, mais ce livre m’a permis de porter un regard moins « bourgeois » sur la toxicomanie. Dans mon « milieu », elle est vue comme quelque chose de honteux, comme une faiblesse, comme une sorte de maladie à laquelle il fallait juste ne pas succomber au départ, autrement tant pis pour toi. Cette idée d’erreur de jugement, aussi simple soit-elle, m’a permis de tout remettre en perspective. De comprendre. Dick a réussi à changer ma vision des choses. Un livre qui peut faire ça est précieux. Alors oui, Substance Mort n’est pas forcément le livre le plus joyeux au monde, ni le plus optimiste. Mais il est nécessaire. Croyez-moi.

Au final, Substance Mort est un roman déroutant et pourtant très limpide, dur et pourtant qui se lit d’une traite, pessimiste et pourtant prenant. Un livre fort, qui permet de découvrir une nouvelle facette de l’auteur, un peu plus humaine que celles qu’il nous livre habituellement. D’ailleurs, je vous laisse sur ses propres mots:

« Pour ma part, je ne suis pas un personnage du roman; je suis le roman. » (p. 395)

 

Publié pour la première fois le 22 juillet 2010

Abattoir 5, Kurt Vonnegut

Abattoir 5 Kurt Vonnegut

RESUME:

Billy Pèlerin, vieil opticien tranquille, est ami avec les Tralfamadoriens, petits extraterrestres verts, hauts de deux pieds, doués d’une vision particulièrement aiguisée. Avec eux, Billy s’extrait de la réalité, fait des bonds dans le temps, retourne souvent à l’époque où il servait son pays sous les drapeaux, quand les Allemands l’avaient fait prisonnier dans un vieil abattoir de Dresde…

« C’est une histoire vraie. Tout ce qui touche à la guerre n’est pas loin de la réalité. »

 

MON AVIS:

Il s’avère que parler d’Abattoir 5 est un exercice plutôt difficile pour moi (comme quoi tout est possible). C’est un livre qui se vit très intensément et qui amène toutes sortes de réflexions. Le problème étant que pour parler de celles-ci, il faudrait pouvoir aborder le roman dans son entièreté. Dès lors, comment vous décrire suffisamment Abattoir 5 pour vous donner envie de le lire sans vous retirer toutes les surprises qu’il renferme?

 

Abattoir 5, qu’est-ce que c’est? C’est un récit qui revêt des allures de science-fiction pour pouvoir aborder un thème on ne peut plus « réaliste »: un massacre, bien pire que celui d’Hiroshima selon les dires d’un personnage du livre, le bombardement de la ville de Dresde à la fin de la seconde guerre mondiale.

Là, je vois tout de suite votre étonnement: moi, lire un livre sur la guerre! En fait, je dois bien l’avouer, je ne savais pas vraiment de quoi traitait Abattoir 5 en le commençant (non, je n’avais pas lu la quatrième de couverture. Ça m’arrive. Souvent même). Je ne me suis fiée qu’à sa réputation en l’achetant (et j’ai drôlement eu raison). Il faut dire quand même que j’ai eu beaucoup de mal avec certaines scènes se déroulant pendant la guerre. Mais le prétexte narratif trouvé par l’auteur pour parler de ce bombardement est tout simplement admirable. Époustouflant. Parfait. Même s’il risque d’en rebuter certains. En tout cas, il permet de mieux faire passer la pilule. Mais de quoi s’agit-il?

En fait, l’air de rien, l’auteur dit tout dans la page de titre. Celle-ci au complet:

ABATTOIR 5

ou la croisade des enfants

ROMAN 

Farandole d’un bidasse avec la Mort
par

KURT VONNEGUT, Jr.

Germano-Américain de quatrième génération

Qui se la coule douce au Cap Cod,

Fume beaucoup trop

Et qui, éclaireur dans l’infanterie américaine

Mis hors de combat

Et fait prisonnier,

A été, il y a bien longtemps de cela,

Témoin de la destruction de la ville

De Dresde (Allemagne),

« La Florence de l’Elbe »,

Et a survécu pour en relater l’histoire.

Ceci est un roman

Plus ou moins dans le style télégraphique

Et schizophrénique des contes

De la planète Tralfamadore

D’où viennent les soucoupes volantes.

Paix.  

Je dois dire que quand j’ai lu ce titre en entier la première fois, j’ai froncé des sourcils. Et pourtant, une fois le livre fermé, on se rend compte que tout y est…

 

Plus concrètement, nous sommes ici en présence d’une histoire racontée par un narrateur « externe », qui s’avère vite être Vonnegut lui-même (en fait, on pourrait même aller jusqu’à dire que Billy, le personnage principal de l’histoire racontée par Vonnegut, semble être le seul moyen qu’a trouvé l’auteur pour pouvoir parler de sa propre expérience de la guerre, nous assistons donc ici à une sorte de double distanciation de l’auteur par rapport à son histoire). Lors du premier chapitre, il explique en quelque sorte la genèse du roman, entre mise en place du contexte fictif de son histoire et touches que l’on devine vite autobiographiques. Ce chapitre se termine d’une manière surprenante, qui donne en quelque sorte le ton pour le reste du roman: par la première phrase et la dernière phrase de l’histoire, annonçant d’ailleurs ainsi la structure cyclique (ou plutôt en spirale inversée) que revêtira Abattoir 5 et par le récit, et par l’écriture. Mais j’y reviendrai. 

Vonnegut va nous raconter l’histoire de Billy. Billy n’est pas un homme comme les autres. Il voyage dans le temps, mais « à l’intérieur de lui-même » (il est en quelque sorte son propre vaisseau, si vous préférez, et c’est son esprit qui se déplace dans différents moments de sa vie)(un peu comme les souvenirs, oui, tout à fait, l’analogie n’est pas mauvaise, au contraire). Billy va se retrouver à vivre à la suite des instants de sa vie non consécutifs. A un moment, il aura la quarantaine et survivra à un accident, au suivant il aura la trentaine et sera kidnappé par des extra-terrestres. A celui d’après il aura la vingtaine et exercera le métier d’opticien. Mais, toujours, tout tournera autour de son adolescence, en tant que soldat pendant la seconde guerre mondiale. Car au final, toute l’histoire que Vonnegut nous raconte a pour but d’en arriver à pouvoir parler du bombardement de Dresde, bombardement que l’auteur a vécu lui-même. Vonnegut ne fait ici « que » nous démontrer l’inhumanité de cette guerre, le choc qu’elle a pu être pour ces gosses qui ont été envoyés au combat. Parce que l’auteur tient à insister sur ce fait: cette guerre, c’était une guerre menée par des gamins. Comme l’indique le sous-titre, c’était une croisade d’enfants. 

« Vous comprenez, tout ce que nous pouvions faire ici c’était d’imaginer la guerre; et nous la croyions menée par des hommes mûrs, comme nous-mêmes. Nous avions oublié que c’était des gosses qui se battaient. Devant ces visages rasés de frais, j’ai eu un drôle de choix. Mon Dieu, mon Dieu ai-je murmuré tout bas, c’est la Croisade des Enfants. » (p. 113)

Le prétexte science-fictionnesque aidant Vonnegut à mettre des mots sur l’indicible n’est que cela, un prétexte. J’ai d’ailleurs une théorie à ce sujet, que je ne peux développer ici en profondeur pour ne pas vous dévoiler trop de points de l’intrigue, mais qui veut que ce livre n’est pas un livre de science-fiction. Pourtant, vous savez que j’adore ce genre, je n’écarte donc pas volontiers un roman réputé comme tel de celui-ci. Mais pour moi, un certain passage du livre démontre que cette manière qu’a Billy de voyager dans sa propre histoire et que cette conviction qu’il a d’avoir été enlevé par des extra-terrestres à un moment de sa vie, tout ça ne serait en fait qu’une réponse de son inconscient pour supporter de vivre avec le traumatisme de la guerre (ne pensez pas que je dis ça en l’air, j’ai noté les passages du livre qui me poussent à penser cela).

Dès lors, faut-il continuer à considérer Abattoir 5 comme un livre de science-fiction? Oui et non. Non d’un point de vue puriste. Mais oui dans la manière de traiter les choses. Car je ne le dirai jamais assez, la science-fiction est là pour réfléchir sur la société, la vie même, et la manière dont nous la percevons. La science-fiction est le genre qui flirte le plus et le mieux avec la philosophie dans ce qu’elle a de plus primordial. Et c’est bien ce que Vonnegut fait ici. Il remet en cause la société et son fonctionnement, mais aussi son rapport au temps. A travers les extra-terrestres de ce livre, les Tralfamadoriens, Vonnegut aborde une nouvelle manière de considérer le temps et notre rapport à la mort qui est très intéressante, et très science-fictionnesque dans la mise en perspective de notre point de vue « humain »:

« Ce que j’ai appris de plus important à Tralfamadore c’est qu’une personne qui meurt semble seulement mourir. Elle continue à vivre dans le passé et il est totalement ridicule de pleurer à son enterrement. Le passé, le présent, le futur ont toujours existé, se perpétueront à jamais. Les Tralfamadoriens sont capables d’embrasser d’un coup d’œil les différentes époques, de la façon dont nous pouvons englober du regard une chaîne des Rocheuses, par exemple. Ils discernent la permanence des instants et peuvent s’attacher à chacun de ceux qui les intéressent. Ce n’est qu’une illusion terrestre de croire que les minutes se succèdent comme les grains d’un chapelet et qu’une fois disparues elles le sont pour de bons. » (p. 36) Whouah. Vertige.

Seulement, les réflexions les plus importantes de ce livre ne sont pas forcément les plus évidentes. Vonnegut bourre son récit de passages d’une intensité incroyable, d’une perspicacité terrifiante, que ce soit quand il aborde la nature humaine elle-même ou la société dans laquelle il vit. Ainsi cet extrait qui fait mal, et qui reviendra sous une autre forme plus tard dans le livre, quand Billy expérimentera lui-même la douleur de sa mère:

« Mais Billy n’avait pas le moindre soupçon de ce qui la tourmentait. « Comment quoi, maman? » a-t-il soufflé.

Elle avalait à grande peine, laissant couler quelques larmes. Puis rassemblant l’énergie de tout son pauvre corps, des orteils au bout des doigts, elle parvint à réunir assez de force pour murmurer une phrase complète:

« Comment ai-je pu devenir vieille? » » (p. 53) Je ne peux pas vous dire l’impact que ce passage a eu sur moi. Il est d’une force et d’un désespoir presque insoutenables.

Ou celui-ci dans lequel Vonnegut cite un auteur fictif, Howard W. Campbell:

« Dans tout autre pays la tradition populaire cite des exemples d’hommes besogneux mais remplis de sagesse et par là plus estimables que quiconque possède or et grandeur. Les gueux du Nouveau Monde n’ont pas de telles légendes. Ils se rabaissent et glorifient leurs supérieurs dans l’ordre social. Le bouge le plus infâme, dont le propriétaire ne peut joindre les deux bouts, a bien des chances d’afficher sur le mur un écriteau portant cette cruelle inscription: « Si tu es si malin, pourquoi n’es-tu pas bourré aux as? » Il n’y manquera pas non plus le drapeau national, de la taille d’une main d’enfant, enfilé sur un bâton de sucette et flottant au-dessus de la caisse. » (p. 135)

Mais dans tout cela, il ne faut pas oublier l’humour féroce, ironique, voire cynique de l’auteur. Il dénote une lucidité glaçante:

« L’orateur était un commandant de Marines. Il assurait que les Américains n’avaient d’autre issue que de poursuivre la lutte au Vietnam, jusqu’à la victoire complète ou jusqu’à ce que les communistes comprennent qu’ils ne pouvaient imposer leur mode de vie aux pays moins puissants. » (p.68). L’ironie de la chose est effroyable, n’est-ce pas?

Abattoir 5 n’est pas seulement intense dans le fond, il est aussi marquant dans la forme. Comme je l’ai précisé plus haut, l’auteur va adopter une structure cyclique, entre boucle et spirale, pour raconter son histoire. Cela se marque tout d’abord par une sorte de catch phrase qui va venir ponctuer chaque passage où la mort sera évoquée, de près ou de loin: « C’est le vie ». Un insecte est tué. C’est la vie. Un ami meurt. C’est la vie. Une ville est massacrée. C’est la vie. C’est la vie. Ces mots lancinants viennent instaurer un rythme douloureux au récit.C’est la vie. Jamais plus je ne pourrais ressentir cette phrase de la même manière…

« Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j’habite toute l’année a été atteint d’une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C’est la vie.

Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C’est la vie.

Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l’art militaire fait fleurir au Vietnam. C’est la vie.

Mon père s’est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C’est la vie. C’était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m’a légué ses pistolets. Qu’ils rouillent en paix. » (p.215)

Derrière cette trace évidente de la structure cyclique du récit se cache toute la construction interne de l’histoire. Ça démarre par l’annonce en fin de premier chapitre:

« J’ai maintenant terminé mon bouquin de guerre. Je m’amuserai plus avec le suivant.

Celui-ci est raté, c’était prévu, puisqu’il est l’œuvre d’une statue de sel. Il débute de cette façon:

Écoutez, écoutez

Billy Pèlerin a décollé du temps

Et s’achève sur:

Cui-cui-cui? » (p. 31)

Et, comme de fait, c’est bien ainsi qu’il débute et qu’il se termine.

Si l’on va plus loin, à l’intérieur même du récit, on peut trouver de nombreuses répétitions, que ce soit dans l’histoire que dans les mots utilisés pour la raconter, à chaque fois avec une petite variante qui fait qu’on comprend cette répétition tout en sentant venir la progression. Cet artifice nous aide à intégrer le concept tralfamadorien du temps, qui veut que le passé, le présent et le futur coexistent éternellement. Mais il nous prépare aussi peu à peu à appréhender cette fameuse expérience, celle au cœur de cet ouvrage, celle qui concernera ce fameux abattoir 5…

 

Au final, vous l’aurez compris, Abattoir 5 est un livre magistral, de ceux qui vous mettent un coup de poing en pleine figure tel qu’il vous faut du temps pour vous relever. De ceux qui vous suivent certainement toute une vie. De ceux qui ne sont pas forcément faciles à aborder, mais qui justifient l’effort de lecture. Je ne partage pas l’avis de l’auteur: ce livre n’est pas raté. Bien au contraire. C’est l’une des plus belles réussites que j’aie eu l’occasion de lire.

 

Publié pour la première fois le 3 juillet 2010

Starship Troopers

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RESUME:

Au XXIVe siècle, une fédération musclée fait régner sur la Terre l’ordre et la vertu, exhortant sans relâche la jeunesse à la lutte, au devoir, à l’abnégation et au sacrifice de soi. Mais aux confins de la galaxie, une armée d’arachnides se dresse contre l’espèce humaine et ces insectes géants rasent en quelques secondes la ville de Buenos-Aires. Cinq jeunes gens, cinq volontaires à peine sortis du lycée, pleins d’ardeurs et de courage, partent en mission dans l’espace pour combattre les envahisseurs. Ils sont loin de se douter de ce qui les attend.

(www.allocine.fr)

 

MON AVIS:

Comment parler de Starship Troopers en lui rendant justice? C’est que je fréquente ce film depuis bientôt 13 ans, pourtant à chaque vision (et il y en a eu!), je découvre de nouveaux petits détails…

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Starship Troopers est le style de film à bien cacher son jeu. Sous des allures de grosse production écervelée qui avait d’ailleurs été qualifiée à l’époque de « Beverly Hills dans l’espace » (cette appellation m’a marquée je dois dire), ce film renferme en fait différents niveaux de lectures qui offrent des possibilités d’analyses incroyables (et là je vais me faire lapider, mais c’est une peu comme Avatar à notre époque, qui lui aussi sous un aspect de film simpliste offre plus lorsqu’on prend la peine de gratter le vernis m’as-tu-vu). Plutôt dédaigné par les critiques à l’époque si je me souviens bien (en tout cas en Belgique), il a cependant acquis un statut de film culte au fil des années, pour être enfin reconnu à sa juste valeur quelque temps après sa sortie au cinéma.

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C’est que Starship Troopers est en fait une critique des plus acerbes du système militaire mais aussi simplement de la société américaine. Pris au premier degré, il semble être une sorte d’apologie de la guerre et de l’armée. Mais « lu » en adoptant les codes du réalisateur, qui sont posés dès les premières images, il offre une mise en avant de l’embrigadement aveugle, de la bêtise, du racisme et du patriotisme qui peuvent caractériser les States.

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Ce que je dis n’est pas gratuit. Je ne vais pas développer tous les points d’analyse possibles (encore une fois je ne veux pas vous saouler sur plus de 3 pages Word avec ça), mais je vais axer cet article sur quelques sujets qui me paraissent traités de manière particulièrement pertinente dans ce film, je veux parler de la propagande, de la dénonciation du racisme, de la question de l’adaptation ainsi que de son aspect féministe.

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Commençons par le commencement. Le film s’ouvre sur une présentation de la situation qui semble sortie d’une émission de propagande. En quelques minutes, le réalisateur plante le décors, nous explique l’urgence de la situation et, en même temps, nous fait comprendre que son film est à lire au second degré. Les dix premières minutes ont donné toutes les informations nécessaires pour suivre le récit, le spectateur peut donc allègrement se consacrer à l’analyse, la difficulté de compréhension ne résidant donc pas dans l’histoire, volontairement basique et cliché. En effet, Verhoeven utilise les codes de ce qu’il dénonce pour mieux faire passer son message.

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Tout au long du film nous aurons d’ailleurs droit à ces images officielles aux allures de propagande, qui nous permettront de comprendre l’évolution de l’action mais qui poseront aussi les bases de la manière dont nous devrions interpréter ce film si nous le prenions au premier degré. Nous sommes en quelque sorte forcés de rejeter ce que ces images nous disent à cause du caractère plutôt ridicule de celles-ci. Et si nous ne pouvons les prendre au sérieux, c’est que nous devons les remettre en question.

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Le réalisateur arrive donc à mettre en exergue la manipulation de la population de son film (et des spectateurs à travers elle) par la propagande gouvernementale, ce rien qu’en utilisant un artifice de mise en scène pas bien complexe en plus. Chapeau. D’autant plus qu’il en profite pour glisser quelques remarques bien acides sur la peine de mort notamment, en traitant le sujet de manière complètement opposée au livre dont il s’inspire. C’est ainsi que nous avons droit à une publicité médiatisant la future exécution d’un condamné à mort qui nous enjoint à regarder celle-ci avidement sur nos écrans à une heure précise, comme n’importe quel autre programme de télévision. La mort en direct, l’ultime télé-réalité?

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Si on en revient à ces fameuses premières minutes de film, on nous présente l’aspect presque totalitaire de cette société dans laquelle une idéologie, celle de « tous unis contre l’ennemi », semble être imposée, notamment via cette propagande de masse qui, nous le découvrirons plus tard, est en quelque sorte la vision « unique » des terriens de la réalité des choses (à quelques exceptions près). Mais ce n’est pas le seul aspect du récit dont les bases seront directement posées par l’introduction. Verhoeven en profite aussi pour nous faire, dans la lancée, la présentation des personnages et de leurs amourettes tournées en ridicule (leur caractère « guimauvesque » démontre lui aussi le ton très acide de ce film), le topo sur la situation politique de la Terre (le vote pour les anciens militaires) ainsi que, autre point que je voudrais mettre en avant, le caractère plutôt raciste de cette société dans laquelle les humains se sont considèrent comme supérieurs aux parasites.

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A la sortie de District 9, j’avais expliqué mon manque d’enthousiasme pour ce film notamment parce que je trouvais qu’il faisait passer le même message que Starship Troopers, mais de manière moins subtile. Je vais maintenant prouver ce que j’avançais à l’époque. Je considérais alors, et je maintiens toujours, que Starship Troopers constitue une critique du racisme pernicieux caractérisé par l’union d’une population contre un ennemi désigné comme mauvais alors que rien dans les faits ne prouve réellement la justesse de cette position.

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Verhoeven nous le montre dès le début. Là où les images de propagandes nous ont parlé de parasites agressifs qui s’en prennent aux pauvres petits gentils humains, le professeur de science tient un discours tout autre:

« Ce n’est qu’un parasite… Nous aimons croire que la nature n’a rien créé de mieux que la race humaine. Je crains fort que cela ne soit complètement faux. Ce scarabée des sables archélien nous est supérieur en de nombreux points. Il se reproduit en grandes quantités, n’a aucun égo, ne ressent pas la peur, ignore tout de la mort, ce qui en fait le parfait représentant d’une communauté altruiste. »

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Cette explication est une première piste à suivre qui sera confirmée tout au long du film. Tout d’abord, l’insistance des images de propagandes sur la nécessité de s’en prendre aux vilains parasites (en montrant l’agressivité d’un parasite qui attaque une vache qui lui est offerte par exemple, ou en mettant en scène des enfants qui écrabouillent des insectes terrestres pour se joindre à l’effort de guerre – je trouve cette partie extrêmement « délicieuse » dans sa dénonciation) nous montre qu’il y a peut-être quelque chose de pourri au royaume des pôv’ petits humains.

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Cette impression est confirmée par les images d’un débat où une femme intervient en soulignant le fait que les parasites ne sont peut-être pas les grands méchants dans l’histoire. En effet, quand on décortique le film et qu’on analyse la situation, on se rend compte que les prétendues attaques directes des parasites ne sont perçues comme telles qu’à travers les images de propagande. La question se pose sur l’initiateur de celles-ci, semblant en fait parfois (même souvent) être l’homme, qui utilise ensuite les réactions à ces attaques pour imposer l’idée de l’agressivité des parasites. Du coup, la question de la raison de cette guerre se pose. Partir en guerre n’est-il pas le meilleur moyen d’unir les hommes et de leur faire oublier les problèmes de politiques interne et cette société militariste que Verhoeven commence à nous montrer comme pas très juste au final?

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Mais allons plus loin sur la question du racisme. Que sont les parasites? Des insectes géants. Des insectes géants qui semblent quand même avoir développé une intelligence poussée et prouvant qu’ils sont plus que des bestioles à écraser. Et pourtant les humains ne les traitent pas comme un peuple avec lequel on peut négocier mais comme des « animaux » à abattre quand ils viennent causer des dommages à la Terre. Or, si on réfléchit, le choix de faire de ces ennemis des insectes est très significatif. Parce qu’est-ce qu’un insecte, si ce n’est un être vivant qui, à quelques exceptions près, est unanimement détesté par les hommes? L’insecte devient dès lors le représentant parfait de la figure de l’Autre, de l’étranger, de celui qu’on déteste parce qu’on ne le comprend pas, des crevettes dans District 9, des noirs et des hispaniques dans l’histoire de l’Amérique. L’infériorité, que la plupart des humains associent aux parasites, à tort comme l’explique le professeur de science, est assimilable à celle qui était accolée, par exemple, aux noirs à une certaines époque (et encore maintenant pour certains, il faut bien le dire). Cette dénonciation du racisme ne saute donc pas aux yeux, mais quand on met le doigt dessus, elle paraît évidente.

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On le voit, Verhoeven arrive à faire passer des messages plutôt marquants dans son film. Il a en fait donné une dimension différente au livre qu’il adapte. Verhoeven en reprend les bases, mais là où Heinlein pouvait soutenir certaines choses, Verhoeven les critiques. La peine de mort, comme nous l’avons vu plus haut, mais aussi l’utilisation de la violence dans le système punitif ou encore plus simplement le système électoral. Mais là où la différence est la plus flagrante, c’est dans la dénonciation de l’armée. Verhoeven a eu le culot de transformer une œuvre qui, au départ, faisait quand même l’apologie de l’armée (même si elle demandait des changements dans le fonctionnement de celle-ci au XXe siècle) en brulot contre celle-ci. En réutilisant des codes de certains films, Verhoeven la tourne presque au ridicule. Caricature du chef tyrannique au grand cœur, rigueur militaire peu de mise quand on voit les quartiers des soldats qui ressemblent à de grandes aires de jeu, exercices d’entraînement qui ont d’ailleurs des allures de partie de paintball, le tout vise à donner un aspect de jeu pour « grands » à l’armée, et ainsi à la ridiculiser. C’est d’ailleurs certainement à cause de ce traitement que j’aime autant ce film.

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Un dernier point avant de conclure: le féminisme. Là où le livre d’Heinlein essayait modestement et sans réelle conviction d’instaurer une situation qui aurait pu sembler féministe, Verhoeven, lui, installe un système égalitaire qui ressemble à ce que la société devrait être si elle acceptait enfin les femmes comme les égales des hommes. Il n’y a pas de réel discours autour de la chose, juste des scènes qui présentent une société qui a enfin admis que la femme est un homme comme les autres. Les matchs de football américain sont mixtes. Les différents métiers de l’armée sont mixtes. Les femmes et les hommes sont dans le même dortoir et ont droit au même traitement. Les douches elles-mêmes sont mixtes (détail qui va d’ailleurs un peu dans l’exagération mais qui me fait sourire à chaque fois). Mais ça ne s’arrête pas là. Si on prend les personnages féminins, ceux-ci possèdent des caractéristiques que l’on n’accole souvent qu’aux hommes. Carmen est carriériste et légère dans ses relations amoureuses. Elle a même du mal à dire « je t’aime » à son petit-ami (chose qui, en général, est réservée aux messieurs qui, comme le veut la croyance populaire, ont bien sûr plus de mal à exprimer leurs sentiments). Bref, les caractéristiques accolées à un sexe ou l’autre sont (presque entièrment) abandonnées en cours de chemin. Et ça, c’est une position féministe à mes yeux.

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Au final, pour tout ce que je viens de dire et plus encore (il y a matière à parler pendant des heures et des heures), Starship Troopers est une œuvre bien plus subtile qu’on pourrait le croire et qui cache, sous des allures bourrues de grosse production hollywoodienne, un critique acerbe de la société américaine comme on aimerait en voir plus souvent. Un classique.

 

Publié pour la première fois le 14 juin 2010