« Why I’m no longer talking to white people about race », Reni Eddo-Lodge

2018 03 05 Why I'm no longer talking to white people about race by Reni Eddo-Lodge couverture

2018 03 05 Why I'm no longer talking to white people about race by Reni Eddo-Lodge avis

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Enfin insécurisée : vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire, Eve Ensler

Enfin insécurisée vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire Eve Ensler

RESUME :

Après le succès mondial de sa pièce de théâtre Les Monologues du vagin, Eve Ensler a publié aux États-Unis ce récit à la dimension politique mêlant son expérience personnelle et sa rencontre, au fil de voyages successifs, avec des femmes du monde entier : de jeunes Afghanes, des rescapées de l’ouragan Katrina, des victimes de viols en Bosnie, ou encore l’activiste pacifiste américaine Cindy Sheehan. Interpellée par l’obsession sécuritaire de nos sociétés contemporaines post-11 septembre, Eve Ensler évoque avec elles ce sentiment partagé d’insécurité et de vulnérabilité dans un environnement dangereux et menaçant pour les unes, ou au contraire ultra-vigilant et protégé pour les autres. Le principe de précaution est-il appliqué à outrance en Occident, au mépris de notre humanité et de notre ouverture sur le monde? Tour à tour éclairante, provocatrice et visionnaire, cette enquête nous force à nous demander ce que signifie vivre libre et épanoui(e) aujourd’hui et si, de la capacité de notre société à nous protéger, dépend nécessairement notre bien-être.

MON AVIS :

Il est des livres qui trouvent leur route jusqu’à nous sans qu’on ne sache pourquoi. Eve Ensler, je la connaissais de loin mais sans les sorties de Denoël de juin, je pense que je serais passée à côté de cette auteur, de cette journaliste, de cette dramaturge, de cette féministe. Et je n’aurais pas lu cet essai-ci qui, encore plus que Les Monologues du Vagin, a trouvé un écho incroyable en moi, parlant d’une chose à laquelle j’avais besoin de réfléchir sans savoir vers quoi aller : le règne de la terreur amené par les médias et les politiciens. Je pensais savoir quelle était ma position par rapport à cette problématique. En lisant Enfin insécurisée, j’ai réalisé que je n’avais jamais vraiment approfondi un sentiment général ressenti à propos de ce sujet et qu’il y avait bien plus derrière tout ça que ce que je pouvais deviner à mon échelle.

Je n’ai pas du tout le même parcours qu’Eve Ensler. Petite, elle a été battue par son père et peu défendue par sa mère. Adulte, elle s’est confrontée à divers extrêmes, se plongeant à corps perdu dans le sexe, la drogue et l’alcool. Puis elle s’est ouverte au monde et l’a parcouru pour devenir nos yeux, que nous fermions pourtant et continuons encore à fermer. Pour ma part, j’ai eu une enfance heureuse et sans histoire, je n’ai manqué de rien, je n’ai jamais ressenti un tant soit peu d’insécurité, je n’ai pas été persécutée à l’école. Dès lors, je n’ai pas pu réfléchir aux même choses que l’auteur, qui a eu besoin de tester les limites de cette sécurité dont on nous rabâche les oreilles, encore plus depuis septembre 2001 ou janvier 2015.

Mais de quoi nous parle Eve Ensler ? Elle nous parle d’elle, tout d’abord. Ce qui pourra sembler inopportun, voire chauvin ou suffisant. Mais ce qui s’avère nécessaire pour comprendre le cheminement de sa pensée, pour réaliser quel lien il peut y avoir entre l’Afghanistan, des prisons de femmes aux USA, Ciudad Juárez, les rescapés du tsunami de 2004, un spectacle sur la vie d’Eve Ensler, l’ouragan Katrina et 9/11.

« Ou, pour le dire dans les termes les plus atroces : tous les deux à quatre ans, la violence contre les femmes cause une montagne de cadavres équivalente à l’holocauste juif. » (p. 26)

Mais ce livre parle avant tout de femmes. De diverses souffrances, de cas particuliers qui laissent deviner l’horreur générale. Certaines des choses dites semblent tellement impensables que le premier réflexe est de les croire exagérées. Puis on vérifie et on se rend compte qu’Eve Ensler n’a fait que répéter les nombres « officiels ». L’énormité de tout cela effraye, la culpabilité arrive mais elle est vite remplacée par le besoin de prendre conscience de ces faits expliqués par une auteur ne souhaitant pas nous pointer du doigt mais simplement nous ouvrir les yeux, nous responsabiliser et remettre nos vies entre nos propres mains.

« La terreur a été utilisée comme outil pour les forcer à l’obéissance. » (p. 109)

C’est là que ce livre m’a étonnée. Il a réussi deux choses incroyables : me faire voir le monde tel qu’il est sans me forcer à ouvrir les yeux comme dirait l’autre mais en créant chez moi le besoin de savoir. Et m’aider à entrevoir la route pour me libérer d’une chose qui me pesait sans que je n’arrive à comprendre ce que c’était : la peur de ne plus être en sécurité. Quand on réfléchit, ce qu’on accepte de la vie, de l’Etat, des autres juste pour ressentir cette sécurité qui nous est essentielle est juste effrayant. Que ce soit à un niveau personnel ou bien en considérant toutes les atrocités que l’on laisse se produire ailleurs pour que chez nous tout aille bien, pour qu’on puisse rentrer dans notre petite maison douillette remplie d’objets qui nous rassurent. C’est facile à dire, assise là devant mon écran d’ordinateur, sans réel problème à l’horizon. Mais c’est ça la beauté de Enfin insécurisée : on ressent le besoin de savoir sans être étouffé par la culpabilité de ne rien avoir fait.

« Ce n’est pas par hasard que vous ressentez ce que vous ressentez. Ce n’est pas personnel. Le fait que vous vous sentiez laids et impuissants, insignifiants et vulnérables est planifié. Le fait que vous ayez le sentiment que quelqu’un ou quelque chose va arriver pour vous réparer et vous sauvez est planifié. Abandonnez vos illusions de sécurité ! Personne ne va venir pour enlever la mort, le vieillissement ou la maladie. Il n’y a pas de solution. Il n’y a pas de raison de réparer tout cela. Personne n’est plus intelligent, meilleur ou plus responsable. Vous êtes déjà suffisants. Suffisants. Chacun d’entre vous jusqu’au dernier. Suffisant. Suffisant. » (pp. 254-255)

Certes, Eve Ensler utilise quelques raccourcis faciles et n’offre qu’une vision personnelle et forcément biaisée d’une problématique qui la dépasse, qui nous dépasse tous. Mais elle plante surtout ici quelques belles graines de réflexions qui pousseront en chacun de ses lecteurs. Ce livre est arrivé à un moment où j’avais besoin de le lire et il m’a bouleversée, il m’a travaillée et, bizarrement, il m’a rassurée en m’apprenant à ne plus avoir besoin de l’être. Je ne sais pas s’il aura le même effet chez les autres mais je ne peux m’empêcher d’avoir envie de vous le conseiller très chaudement, en espérant réussir à le mettre dans le plus de mains possibles…

 

Publié pour la première fois le 6 juillet 2015

L’Homme-rune (Le Cycle des Démons – tome 1), Peter V. Brett

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RESUME :

Il y a parfois de très bonnes raisons d’avoir peur du noir…

Dans le monde du jeune Arlen, dès que le soleil se couche, les démons sortent de terre et dévorent les êtres vivants. Le seul espoir de survie : s’abriter derrière des runes magiques qui repoussent ces monstres et prier pour qu’elles tiennent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Seule une poignée de Messagers bravent la nuit au péril de leur vie pour relier les hameaux dont les habitants ne s’éloignent jamais.

Mais lorsqu’une terrible tragédie le frappe, le jeune Arlen décide qu’il ne veut plus vivre dans la peur : il quitte sa ferme et part sur les routes en quête d’un moyen de se battre contre les démons et de les vaincre.

MON AVIS :

Il y a des livres qui s’annoncent plus que bien. Les premières pages enthousiasment, font frissonner l’imagination et emballent le cœur. On se croit sur le point de découvrir un indispensable personnel. Puis arrive un petit grain de sable dans le rouage. On essaie de l’oublier, on continue à se fondre dans le récit. Mais à force, sur le chemin, ces grains de sable s’accumulent et forment tout à coup un caillou bien désagréable se glissant dans notre soulier. Impossible de l’ignorer cette fois…

L’homme-rune a l’étoffe d’un récit pouvant prétendre à une place de classique du genre. Des personnages élaborés, une mythologie intéressante, de l’angoisse à souhait et une histoire difficile à lâcher. J’avais acheté ce livre il y a quelques années suite aux éloges lues à gauche à droite à son sujet et je peux comprendre celles-ci. Cependant, je suis, de manière générale, lassée de la fantasy et il m’en aurait fallu beaucoup pour passer outre ce sentiment qui n’a fait que se renforcer ces dernières années devant le systématisme de certaines formules scénaristiques utilisées par les auteurs de ce genre.

Que nous raconte le premier tome du Cycle des démons ? Nous nous retrouvons dans un monde de type médiéval ou presque (oh surprise) dans lequel les gens sont prisonniers de leur village, de leurs maisons même la nuit. Pourquoi ? Parce que dès que le soleil se couche, différents types de démons apparemment impossibles à tuer sortent de la terre pour venir dévorer les humains et les animaux. La seule chose qui peut garder ces monstres atteignant parfois plusieurs mètres de hauteur à distance sont des runes magiques. Cependant, la connaissance de ces runes protectrices a été très fortement érodée par plusieurs siècles « scientifiques » pendant lesquels ces démons avaient disparus et les savoirs liés à la lutte contre ceux-ci assimilés à des croyances ridicules. Lors de leur retour, il a fallu tout réapprendre et mesurer l’ampleur de la perte de ce savoir pourtant ancestral…

Dans ce monde, trois personnages nous intéresseront. Trois enfants amenés à avoir un grand destin. Le premier est Arlen, jeune garçon de 10 ans rêvant de dépasser la limite imposée par la course du soleil et de découvrir les grandes villes « libérées » comme le font les messagers. Un drame familial le poussera à quitter la sécurité de sa ferme pour réaliser ses rêves. Ou ses cauchemars… La deuxième est une adolescente pré-pubère promise à un garçon peu délicat qui ruinera sa réputation et lui montrera, indirectement, un chemin de vie lui correspondant mieux. Le dernier est un tout petit de trois ans dont les parents seront tués par des démons et qui sera éduqué par le lâche ayant conduit sa mère à la mort. Tous trois trouveront une manière de lutter contre le fléau qui s’abat sur leur monde. Mais que sont quelques hommes face à des monstres sanguinaires ?

Je ne sais pas si ce résumé vous fait envie. Moi, il m’a convaincue de me lancer dans une histoire qui m’a fascinée et qui, venue après un mois d’insatisfactions livresques, est devenue importante à mes yeux les quelques jours que j’ai passés en sa compagnie. C’est peut-être pour ça que je me suis vite emballée. Trop vite. Parce que j’ai eu beau trouver le récit bien mené et passionnant, il m’a laissé un goût amer en bouche et, maintenant que je l’ai terminé, je ne suis plus si sûre de l’avoir autant aimé que ça.

Pourquoi ? A cause d’un travers habituel de son genre, la fantasy, qui n’agacera qu’une partie de son lectorat, l’autre ne se rendant certainement pas compte de celui-ci. Lequel ? La place de la femme dans ces mondes inventés. Eh si, nous allons encore une fois parler de la chose. Parce que c’est important de réaliser à quel point certaines habitudes injustifiées et rageantes sont ancrées dans les objets littéraires que l’on fréquente. A noter que cette place de la femme n’est pas la seule chose posant problème dans ces récits qui ont également souvent (j’ai dit souvent, pas toujours) du mal avec l’homosexualité ou encore les personnages de couleur. Mais le sexisme inhérent à ce genre est très certainement son défaut le plus récurrent et le plus pénible à mes yeux. De lectrice assidue d’heroic fantasy, je suis passé à amatrice occasionnelle pour finir par éviter la chose la plupart du temps, à quelques exceptions près. Je le regrette parce que j’adore rêver grâce à des contrées et des mœurs lointaines, L’Homme-rune m’ayant d’ailleurs rappelé le plaisir intense que je pouvais éprouver en parcourant ce type d’histoires. Mais trois éléments me sont devenus insupportables dans ces récits, trois éléments que j’ai retrouvés ici malheureusement.

Le premier frappe différents genres sans distinction : l’éternel triangle amoureux que l’on devine au début et qui se confirme dans la dernière partie. Est-ce que les auteurs se lasseront enfin un jour d’avoir recours à celui-ci ? Se rendent-ils compte que l’utilisation récurrente de cet élément l’a rendu inefficace et même insupportable ? Ou alors, suis-je la seule à être hérissée à chaque hésitation amoureuse ? Même chez Bolaño, je n’ai pas réussi à supporter ce ressort scénaristique. Je ne peux plus le voir en peinture, c’est bien simple. A se demander d’ailleurs si la fantasy peut se passer de la maintenant rituelle histoire d’amour, somme toute le plus souvent inutile face à un récit épique qui fait déjà rêver en lui-même. Mais comme ce prétexte amoureux est souvent la seule raison d’amener un personnage féminin principal dans le tas, je ne m’en plaindrai pas outre mesure (ou si, devrais-je, justement)…

Le deuxième est d’une constance irritante dans la fantasy : le rôle de la femme dans les sociétés inventées (et j’insiste sur le mot « inventées ») par les auteurs. Le prétexte médiéval de ces sociétés qui baignent dans le mysticisme et dans le rapport marqué à la terre et aux animaux n’empêche pas lesdits auteurs de rajouter ça et là noms de pays inexistants, conflits imaginaires, créatures fantastiques et/ou surnaturel de manière générale (autrement, ce ne serait pas de la fantasy après tout). Leur imagination est grande et les fruits de celle-ci nous permettent de rêver en lisant les livres qu’elle a fait naître. Et pourtant, tous ces auteurs se raccrochent à une « vérité historique » que l’on ne peut absolument pas transformer, voyons, ce serait une hérésie qui nous ferait sortir du genre (pour aller où alors?) ! De quoi est-ce que je parle ? De la société patriarcale, souvent religieuse, qui est la norme dans ces histoires. Oh, nous avons parfois, souvent même maintenant, un personnage féminin, deux, trois maximum qui sont libres, dégagés des contraintes que tous les autres (TOUS les autres) subissent. Mais ça n’empêche pas que chaque autre femme est, en général, une nourricière/femme de ménage/outre à sperme. Point barre. Ici, nous avons un (seul) village dans lequel le chef est une femme sans enfant (et c’est ce qui, au départ, m’a fait espérer quelque chose différent sous la plume de Peter V. Brett) mais c’est tout, hein, il ne faut pas exagérer. Même si l’auteur est prompt à lancer quelques remarques féministes appréciables, ça ne l’a pas empêché de construire une société basée sur l’importance de la maternité (une femme n’est réellement reconnue que quand elle est Mère), sur le combat mené par les hommes qui ramènent en plus la pitance à la maison (dans ce monde où il faut se battre, le héros réalise avec étonnement que, oui, quelques femmes pourraient bien l’aider vers la fin du livre) et sur la religion qui vénère la virginité des femmes et ne leur permet pas de vivre libres quand les hommes sont éternellement salués pour leurs exploits sexuels. Quoi, ça vous rappelle quelque chose ? Mais non voyons, nous sommes pourtant dans un autre monde. Ou non… Après tout, c’est le meilleur modèle qui soit, pourquoi s’en priver ? A noter qu’ici, la ville des (futurs) méchants (bizarrement auxquels on a attribué toutes les caractéristiques musulmanes…) oblige même les femmes à se voiler, à ne pas sortir des murailles qui sont leur prison et à vénérer leur mari qui a droit de vie et de morts sur elles. Que du connu donc, pourquoi s’amuser à nous dépayser et à imaginer un monde meilleur, ce serait dommage…

Ce deuxième élément amène inévitablement le troisième, d’une récurrence effrayante, je nomme le viol. Ce fameux viol devenu un événement tellement indispensable au genre que, en considérant tous les livres de fantasy que j’ai lus, je peux compter sur les doigts d’une main ceux écrits ces vingt dernières années et ne présentant pas une seule femme se faisant ou s’étant fait remettre à sa place sexuellement par un homme (ne parlons même pas du viol pratiqué sur les hommes, il est quasi inexistant dans le genre). C’est encore pire que dans les films d’horreur, les auteurs se sentent obligés de passer par cette case, parfois complètement gratuitement dans le récit, comme c’est le cas ici, deux fois en plus. Qu’on ne me parle pas du besoin de rappeler que, dans ces mondes violents, le traumatisme peut venir d’autre part que des bêtes/monstres. Ces viols sont juste une manière simple de remettre à sa place un personnage féminin qui a trop de pouvoir ou de donner comme motivation à un héros d’aider une femme violentée en lui redonnant confiance aux hommes /en la sauvant de sa misère / en se montrant moins sauvage que ceux qui l’ont molestée / insérez toute autre explication aussi peu convaincante que vous voulez ici. Des trois choses m’ayant agacée dans ce livre, celle-ci a été celle de trop. Elle m’a définitivement fait perdre toute confiance en la capacité de Peter V. Brett d’écrire un roman différent et, ayant vu qu’un des personnages principaux du deuxième tome, la seule autre fille à venir gonfler le groupe des « héros », aura elle aussi été une victime de viols, récurrents cette fois, je n’ai même plus envie de le lire. A plus forte raison que l’auteur semble avoir utilisé d’autres ressorts scénaristiques tout aussi paresseux et lassants (les méchants très méchants qui se font passer pour ce qu’ils ne sont pas à la place du héros par exemple).

Voilà comment un livre qui était prêt à rejoindre mon panthéon personnel de SFFF tellement je le trouvais intéressant est tombé de son piédestal pour ne plus y remonter. Et ça me fait mal parce que je voulais y croire, L’Homme-rune m’ayant donc rappelé le plaisir que je pouvais éprouver à lire de la fantasy. Mais je ne peux plus supporter les éléments dénoncés ci-dessus. J’attends encore l’Élu qui changera la face de la littérature de ce genre en pondant une histoire haletante, enthousiasmante, originale et qui, en même temps, montrera aux lecteurs à quel point un monde égalitariste et dans lequel les femmes ne se font pas systématiquement violer peut être jouissif. Pour tous. Parce qu’il n’y a pas que des garçons hétérosexuels blancs qui lisent de l’heroic fantasy après tout.

 

Publié pour la première fois le 7 juin 2015

Elle qui chevauche les tempêtes (Windhaven), George R. R. Martin & Lisa Tuttle

Elle qui chevauche les tempêtes (Windhaven) George R. R. Martin & Lisa Tuttle

RESUME :

« Mariss chevauchait la tempête à trois mètres au-dessus de l’eau, domptant les vents de ses larges ailes en métal tissé. Elle volait, féroce, intrépide, ravie par le péril et le contact des embruns, indifférente au froid. Le ciel était d’un menaçant bleu de cobalt, les vents montaient, et elle avait des ailes ; cela lui suffisait. Si elle mourait à l’instant, elle mourrait heureuse, en vol. »

Sur une planète océane, où les naufragés venus de la Terre se sont divisés en deux castes : les « Rampants » et les « Aériens », Mariss la rampante a appris à voler et ne vit désormais que pour cela. Mais voici qu’elle doit rendre ses ailes car telle est la tradition, elle doit les laisser à Coll, le fils de son mentor, qui lui ne rêve que d’une chose, devenir barde. Mariss saura être plus forte que la tradition, plus forte que tous les autres, car c’est elle qui chevauche les tempêtes et nul autre.

MON AVIS :

Ces dernières années, j’ai commencé à ressentir un ras-le-bol de plus en plus intense pour la fantasy (et l’heroic fantasy ou encore la SF de type « planet opera ») traitant de sociétés « moyenâgeuses » (et assimilées). En effet, ce genre met en scène des endroits imaginaires où se répètent inlassablement les inégalités sociales qui sont celles de notre propre monde et je n’arrive pas à en comprendre la raison. C’est que, pour moi, l’auteur a toute latitude dans le choix de l’univers qu’il crée. Dès lors, pourquoi s’amuse-t-il à reproduire le même schéma encore et toujours ? On m’a souvent répondu que c’était pour coller aux réalités de notre Moyen Age/de notre histoire de manière générale (pour ne pas trop nous dépayser ? N’est-ce pas là le but de la fantasy justement?). Apparemment, il y aurait une sorte d’accord tacite entre les auteurs et les lecteurs qui, tous, partent du principe qu’il est normal dans ces romans de retrouver des récits où seules quelques femmes tirent leur épingle du jeu mais où la mère de famille d’Oxiplou-les-bains, elle, devra continuer à trimer en consacrant sa vie à élever sa tripotée de gosses et à recevoir ses raclées quotidiennes (voire pire). Et pourtant, il y a trente et un ans, George R. R. Martin et Lisa Tuttle ont créé un monde incroyable où toutes ces inégalités liées à la question du sexe n’existent tout simplement pas. Et qu’est-ce que ça fait du bien de s’y plonger !

Mariss est une jeune fille qui désire plus que tout devenir une aérienne et transmettre des messages en volant au-dessus des eaux, à l’aide d’ailes en métal et en tissu. Mais dans son monde, seuls les enfants d’aériens peuvent hériter des ailes de leurs parents, et elle est la fille d’un pêcheur. Mariss va lutter pour que son rêve puisse se réaliser.

Dans l’absolu, j’ai aimé Elle qui chevauche les tempêtes sans l’adorer. L’histoire est bien foutue, elle tient la route et elle est même complexe à certains endroits (car dénuée d’un manichéisme quelque peu barbant, même si certains personnages sont toujours dans l’erreur). Cependant, il me manquait quelque chose, et j’ai eu du mal à comprendre quoi pendant un certain temps. Je suis rapidement rentrée dans ce livre, j’ai été séduite par son ton, mais je l’ai vite trouvé un peu lassant. C’est qu’il y manquait ce qui fait le charme des histoires se déroulant dans des mondes inconnus : les détails, les descriptions si vous préférez. G. R. R. Martin et Lisa Tuttle nous dépeignent ici un univers maritime de manière très grossière. Ils ne prendront jamais le temps de nous parler des paysages, des habitations, des différentes populations ou même de l’histoire de cet endroit inconnu. Tout au plus pourrons-nous supputer que nous sommes en présence d’une planète ayant été colonisée il y a très longtemps et qu’elle est principalement recouverte d’eau. La seule chose qui sera expliquée en long et en large, c’est le système de castes qui y règne, les différences entre Aériens et Rampants surtout. Et je trouve ça dommage. Et pourtant, je me suis attachée à cette histoire et à Maryss, au point d’être profondément émue par la fin, simple mais belle.

Mais là où j’aurais pu rester sur une pointe de déception, avec une histoire divertissante mais sans plus, je me suis retrouvée face à une chose que je recherchais depuis un petit bout de temps. En effet, nous sommes ici dans des contrées où la question de la différence entre les sexes ne se pose même pas. Les femmes font exactement les mêmes métiers que les hommes, sans qu’à aucun moment n’interviennent des considérations comme « mais c’était plus dur pour elle parce qu’elle était une femme » ou autres du même genre. Les héritages se transmettent aussi bien aux filles qu’aux garçons. L’éducation est accessibles à tous, même s’il est rarement question de la chose en dehors des l’apprentissage des aériens ici. D’ailleurs, élément symptomatique, le mariage, s’il existe, n’est pas une obligation et les relations sexuelles en dehors de ce lien sont tout à fait acceptées et reconnues. Nous baignons donc dans une société où il ne sera pas question de faire pression sur les femmes en les violant, d’obliger les hommes à ressentir le besoin d’être héroïques ou protecteurs, ou simplement de façonner les esprits en fonction du corps habité. Et je ne peux vous dire à quel point j’ai trouvé la chose « reposante », voire enthousiasmante. Car il y a quelques décennies, ces deux auteurs sont arrivés à faire ce que nos contemporains soi-disant sensibles aux questions de l’égalité homme-femme sont rarement capables d’imaginer. Seules quelques Le Guin ou Mazaurette se sont frottées à un monde si terrifiant pour tant d’autres, celui où la différence entre les hommes et les femmes n’est plus considérée comme base de la société et où chacun est capable de faire ce que l’autre fait (à une exception près, bien sûr). Et rien que pour ça, ce livre vient de gagner une place importante dans mon cœur. Maintenant que je l’ai lu, je sais que c’est possible et il me servira de base de comparaison. Parce que zut aussi. Si les auteurs ont envie d’écrire sur ces sempiternels mondes où les femmes rencontrent encore et toujours des problèmes liés à leurs sexes, moi je n’ai plus envie de lire la chose. Écrivains de l’imaginaire, ayez le courage de voir plus loin, ou juste différemment.

Donc voilà. Ce qui, au départ, n’aurait été qu’une histoire distrayante a pris pour moi des proportions énormes et porte en elle un message politique et sociologique cher à mon cœur : arrêtez de vous focaliser sur les différences entre les hommes et les femmes, laissez-les être ce qu’ils ont envie de devenir sans vouloir à tout prix toujours tout ramener à leur sexe. Et épargnez-nous les inévitables scènes de viol, aussi, tant qu’on y est, parce que marre à la fin.

Au final, Elle qui chevauche les tempêtes est un roman de type SF/fantasy qui m’a étonnée par sa réflexion égalitariste. Il nous offre une histoire attachante et un univers fascinant mais, malheureusement, trop peu étoffé. Pour tous ceux qui en ont assez qu’on joue sur les valeurs moyenâgeuses de notre propre monde quand on en invente un autre.

 

Publié pour la première fois le 17 juillet 2012