Le jardin des silences, Mélanie Fazi

Le jardin des silences Mélanie Fazi

RESUME :

Un bal secret au cœur de l’hiver, une violoniste dont les notes soulèvent le voile des apparences, une dresseuse d’automates dépassée par sa création : à travers ces douze textes ciselés, découvrez ou retrouvez l’univers envoûtant de Mélanie Fazi, auteure rare à la plume délicate, qui joue des mots émotions avec une justesse bouleversante.

MON AVIS :

J’ai découvert l’écriture de Mélanie Fazi il y a trois ans avec Notre-Dame-aux-Ecailles. J’ai tellement adoré la voix de cette auteur que j’ai ensuite cherché et acheté ses autres livres. Pourtant, il m’aura fallu attendre une nouvelle parution pour replonger dans l’univers bien caractéristique de cette orfèvre des atmosphères à la fois familières et étranges…

Peut-être suis-je influencée par la saison et les deux nouvelles de Noël de ce recueil mais Le jardin des silences m’a semblé baigner dans une ambiance hivernale, faite de givre et de regrets, de souvenirs et de possibles encore lointains mais déjà palpables. Et si les histoires proviennent pour la plupart de diverses publications, j’ai ressenti encore une fois une étrange unité, si non thématique, tout du moins de ton, de ressenti et de magie. Quand je dis unité, je devrais plutôt parler de familiarité parce que j’ai eu l’impression de retrouver un endroit connu mais oublié en parcourant les pages de ce livre…

Il m’est difficile d’expliquer ce sentiment de familiarité. Je viens de découvrir que l’auteur avait traduit quelques romanciers précédemment lus – en plus de Lisa Tuttle – et peut-être ai-je rencontré et identifié un peu de sa patte chez certains d’entre eux, assez pour finir par la reconnaître ici. Mais je sais en écrivant ces mots qu’ils ne constituent pas la véritable raison de cette reconnaissance. J’ai eu l’impression, en lisant certaines histoires de ce recueil, d’avoir regagné quelques coins secrets dans lesquels j’aimais à me perdre quand j’imaginais d’autres lieux, d’autres possibles. De lire les mots de Mélanie Fazi, ça a été comme de les faire renaître quand je les pensais enterrés à jamais.

Et pourtant, les univers de cette auteur lui sont on ne plus particuliers et uniques. Dès lors, cette connexion passe peut-être par autre chose. Il se trouve que Mélanie Fazi fournit elle-même la métaphore pouvant expliquer ce lien qui se crée avec son lecteur dans Trois renards, histoire dans laquelle une musicienne fait apparaître des animaux qui écoutent sa musique quand elle joue. De la même manière, j’ai eu brièvement l’impression d’être un de ces renards, ou peut-être ce tigre fasciné, qui s’arrête une seconde de parcourir son propre monde pour pénétrer celui de l’artiste et pour la regarder, elle, droit dans les yeux, le temps d’un morceau ou d’un conte…

Je pourrais conclure sur cette remarque mais avant de terminer ce billet, je voudrais tout de même parler un peu plus en détail d’une nouvelle. Elles sont nombreuses à m’avoir plu mais l’une d’elle m’a profondément touchée et restera LE récit de ce Jardin des silences, encore plus que la (très bonne) histoire éponyme. Il s’agit du conte de Noël Le bal d’hiver qui, dans sa simplicité, m’a semblé parfait. Rien de nouveau pourtant à la base, juste un réveillon dans la vie d’une femme ayant perdu sa mère l’année précédente. Mais son histoire et la douce magie de celle-ci sont racontées avec tant de sincérité que j’en ai été émue.

Ce qui me fait dire que la mélancolie et, surtout, le réalisme magique de ce Jardin des silences pourraient plaire aussi facilement au réticent au genre fantastique qu’à l’amateur pur et dur de celui-ci. Mélanie Fazi nous livre ici un beau recueil à découvrir, d’autant plus qu’il est d’un prix on ne peut plus raisonnable. Cadeau idéal pour les retardataires souhaitant faire plaisir à un lecteur dites-vous ? En effet, pourquoi pas…

 

Publié pour la première fois le 21 décembre 2014

La Clepsydre (Sanatorium pod klepsydra)

Wojciech Has – Pologne – 1976 (ou 1973?)

 

La-Clepsydre-affiche

 

RESUME :

Jozef vient voir son père en traitement dans un sanatorium, où le Dr. Gotard entretient une très mystérieuse atmosphère. Une porte allégorique garde l’entrée du lieu ; dès qu’on la franchit, on pénètre dans un monde de fantaisie issu du subconscient.

(www.allocine.fr)

MON AVIS :

Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai loué ce film. Peut-être le titre, peut-être la pochette du DVD, peut-être les quelques mots évasifs du résumé. Je ne savais en tout cas pas dans quoi j’allais mettre les pieds.

La Clepsydre 01

La Clepsydre est un des films les plus étranges que j’ai eu l’occasion de voir. Mais un des plus envoutants aussi, d’une inquiétante et hypnotisante façon. Son esthétique alliant baroque et surréalisme pourrait facilement rebuter mais, je ne sais pourquoi, elle m’a séduite, et par la richesse des détails visibles à l’image, et par l’aspect onirique qui emporte tout sur son passage.

La Clepsydre 02

Mais l’esthétique du film n’est pas la seule chose à avoir retenu mon attention, même si c’est la première. J’ai aussi été fascinée par son histoire, qui semble être sans queue ni tête mais qui possède quand même une base absolument incroyable.

La Clepsydre 03

« Docteur : Nous avons reculé le temps, voilà tout. Il retarde ici d’un certain intervalle, dont l’importance est difficile à évaluer. Cela tient de la relativité. La mort qui a frappé votre père dans votre pays ne l’a pas encore saisi ici.

Fils : Mon père est donc mort ou sa mort est imminente ?

Docteur : Non, vous ne comprenez pas. Nous réactivons toutes les virtualités du passé donc également la possibilité de guérir. Nos malades dorment pour économiser leur énergie vitale. D’ailleurs que faire d’autre ici ? Mettez-vous au lit, vous aussi. C’est tout ce que vous pouvez faire. »

La Clepsydre 04

Nous suivons un homme venu par train dans un sanatorium. Celui-ci semble être inscrit hors du temps et de l’espace. L’homme doit d’ailleurs escalader quelques murs pour réussir à y entrer. Il pénètre alors dans un monde d’apparence mort, enfoui sous la nature et la pourriture. C’est que ce sanatorium maintient ses patients dans un état pré-mortuaire, et se retrouve ainsi flottant hors du temps et dans toutes les époques à la fois (thème qui n’est pas sans rappeler Dick d’ailleurs, bien que l’auteur n’y soit pour une fois pour rien, au contraire, je me demande si Dick n’aurait pas quelque peu été influencé par l’auteur des livres dont s’inspire le film – voir plus loin). L’homme va se perdre dans cet étrange univers, chaque porte ouverte le menant ailleurs, encore, toujours.

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Les portes ne sont d’ailleurs pas le seul lieu de passage d’un monde à l’autre, les lits ayant une part non négligeable dans la chose. Non seulement le héros rencontre beaucoup de gens sur des lits, mais en plus il aime à se perdre sous eux, rampant vers de nouvelles destinations toutes plus surprenantes les unes que les autres. Mais après tout, le lit n’est-il pas le lieu de l’onirisme par excellence?

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Remarquez, j’aurais pu aussi dire celui de l’onanisme, ce film comportant un nombre incroyable de femmes à la poitrine pressée de s’échapper d’un corsage très souvent entrouvert jusqu’au nombril (et ce n’est pas pour le plaisir de la tournure, il est littéralement ouvert grand jusqu’au nombril chez la moitié des femmes rencontrées lors des pérégrinations temporelles du héros)(une chose qui devrait être intéressante à analyser d’ailleurs)(comme beaucoup d’autres, ce film comportant de nombreuses pistes d’interprétations).

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La temporalité complètement éclatée de ce récit n’est pas aussi saugrenue qu’elle peut sembler être. Nous voyageons en fait entre souvenirs et fantasmes, au lieu même où la mémoire se construit et s’invente à la fois. Les portes qui s’ouvrent ne mènent pas vers des endroits aléatoires, mais aident le héros à progresser dans une sorte d’observation de lui-même et de son rôle dans le monde. Il va peu à peu embrasser sa destinée, pour nous laisser sur un final absolument incroyable et pourtant simple, et presque logique (si j’ose employer ce mot en parlant de ce film inscrit en dehors justement de toute logique si ce n’est celle onirique et/ou subconsciente).

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Cependant, même si je me suis laissée emporter par ce récit en acceptant de ne pas en avoir toutes les clés, j’ai quand même été frustrée par mon manque de connaissance du judaïsme. Je m’y suis déjà frotté quelques fois en littérature, mais je maîtrise finalement peu cette religion. Je me rends compte que j’ai loupé quelques informations importantes liées à l’imaginaire yiddish, très fortement présent dans ce film.

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Mais cela n’a pas d’importance, car prime avant tout l’expérience improbable et pourtant indispensable à mes yeux maintenant que j’ai eu l’occasion de rencontrer cet imaginaire incroyable qui est celui de Has. A condition d’accepter l’apparente inintelligibilité de l’histoire et le côté esthétique à la fois léché et dépassé (datant d’ailleurs du milieu des années 70), La Clepsydre est un film comme nul autre qui vous permettra de voir ce que le cinéma peut être dans d’étranges moments de grâce. Une grâce glauque et macabre certes, mais majestueuse et déjantée également.

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A noter que ce film s’inspire de diverses œuvres de Bruno Schulz, un auteur qui n’avait jamais rencontré ma route auparavant mais que j’ai bien l’intention de découvrir prochainement (le temps que son intégrale remonte de la réserve de la bibliothèque).

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Au final, La Clepsydre est un film à part, un film déroutant, qui peut effrayer par son côté parfois obscur. Mais c’est aussi une œuvre aboutie, personnelle et pourtant ouverte, nous permettant d’entrer dans le monde étrange d’Has. A découvrir.

 

Publié pour la première fois le 3 août 2011