Enfin insécurisée : vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire, Eve Ensler

Enfin insécurisée vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire Eve Ensler

RESUME :

Après le succès mondial de sa pièce de théâtre Les Monologues du vagin, Eve Ensler a publié aux États-Unis ce récit à la dimension politique mêlant son expérience personnelle et sa rencontre, au fil de voyages successifs, avec des femmes du monde entier : de jeunes Afghanes, des rescapées de l’ouragan Katrina, des victimes de viols en Bosnie, ou encore l’activiste pacifiste américaine Cindy Sheehan. Interpellée par l’obsession sécuritaire de nos sociétés contemporaines post-11 septembre, Eve Ensler évoque avec elles ce sentiment partagé d’insécurité et de vulnérabilité dans un environnement dangereux et menaçant pour les unes, ou au contraire ultra-vigilant et protégé pour les autres. Le principe de précaution est-il appliqué à outrance en Occident, au mépris de notre humanité et de notre ouverture sur le monde? Tour à tour éclairante, provocatrice et visionnaire, cette enquête nous force à nous demander ce que signifie vivre libre et épanoui(e) aujourd’hui et si, de la capacité de notre société à nous protéger, dépend nécessairement notre bien-être.

MON AVIS :

Il est des livres qui trouvent leur route jusqu’à nous sans qu’on ne sache pourquoi. Eve Ensler, je la connaissais de loin mais sans les sorties de Denoël de juin, je pense que je serais passée à côté de cette auteur, de cette journaliste, de cette dramaturge, de cette féministe. Et je n’aurais pas lu cet essai-ci qui, encore plus que Les Monologues du Vagin, a trouvé un écho incroyable en moi, parlant d’une chose à laquelle j’avais besoin de réfléchir sans savoir vers quoi aller : le règne de la terreur amené par les médias et les politiciens. Je pensais savoir quelle était ma position par rapport à cette problématique. En lisant Enfin insécurisée, j’ai réalisé que je n’avais jamais vraiment approfondi un sentiment général ressenti à propos de ce sujet et qu’il y avait bien plus derrière tout ça que ce que je pouvais deviner à mon échelle.

Je n’ai pas du tout le même parcours qu’Eve Ensler. Petite, elle a été battue par son père et peu défendue par sa mère. Adulte, elle s’est confrontée à divers extrêmes, se plongeant à corps perdu dans le sexe, la drogue et l’alcool. Puis elle s’est ouverte au monde et l’a parcouru pour devenir nos yeux, que nous fermions pourtant et continuons encore à fermer. Pour ma part, j’ai eu une enfance heureuse et sans histoire, je n’ai manqué de rien, je n’ai jamais ressenti un tant soit peu d’insécurité, je n’ai pas été persécutée à l’école. Dès lors, je n’ai pas pu réfléchir aux même choses que l’auteur, qui a eu besoin de tester les limites de cette sécurité dont on nous rabâche les oreilles, encore plus depuis septembre 2001 ou janvier 2015.

Mais de quoi nous parle Eve Ensler ? Elle nous parle d’elle, tout d’abord. Ce qui pourra sembler inopportun, voire chauvin ou suffisant. Mais ce qui s’avère nécessaire pour comprendre le cheminement de sa pensée, pour réaliser quel lien il peut y avoir entre l’Afghanistan, des prisons de femmes aux USA, Ciudad Juárez, les rescapés du tsunami de 2004, un spectacle sur la vie d’Eve Ensler, l’ouragan Katrina et 9/11.

« Ou, pour le dire dans les termes les plus atroces : tous les deux à quatre ans, la violence contre les femmes cause une montagne de cadavres équivalente à l’holocauste juif. » (p. 26)

Mais ce livre parle avant tout de femmes. De diverses souffrances, de cas particuliers qui laissent deviner l’horreur générale. Certaines des choses dites semblent tellement impensables que le premier réflexe est de les croire exagérées. Puis on vérifie et on se rend compte qu’Eve Ensler n’a fait que répéter les nombres « officiels ». L’énormité de tout cela effraye, la culpabilité arrive mais elle est vite remplacée par le besoin de prendre conscience de ces faits expliqués par une auteur ne souhaitant pas nous pointer du doigt mais simplement nous ouvrir les yeux, nous responsabiliser et remettre nos vies entre nos propres mains.

« La terreur a été utilisée comme outil pour les forcer à l’obéissance. » (p. 109)

C’est là que ce livre m’a étonnée. Il a réussi deux choses incroyables : me faire voir le monde tel qu’il est sans me forcer à ouvrir les yeux comme dirait l’autre mais en créant chez moi le besoin de savoir. Et m’aider à entrevoir la route pour me libérer d’une chose qui me pesait sans que je n’arrive à comprendre ce que c’était : la peur de ne plus être en sécurité. Quand on réfléchit, ce qu’on accepte de la vie, de l’Etat, des autres juste pour ressentir cette sécurité qui nous est essentielle est juste effrayant. Que ce soit à un niveau personnel ou bien en considérant toutes les atrocités que l’on laisse se produire ailleurs pour que chez nous tout aille bien, pour qu’on puisse rentrer dans notre petite maison douillette remplie d’objets qui nous rassurent. C’est facile à dire, assise là devant mon écran d’ordinateur, sans réel problème à l’horizon. Mais c’est ça la beauté de Enfin insécurisée : on ressent le besoin de savoir sans être étouffé par la culpabilité de ne rien avoir fait.

« Ce n’est pas par hasard que vous ressentez ce que vous ressentez. Ce n’est pas personnel. Le fait que vous vous sentiez laids et impuissants, insignifiants et vulnérables est planifié. Le fait que vous ayez le sentiment que quelqu’un ou quelque chose va arriver pour vous réparer et vous sauvez est planifié. Abandonnez vos illusions de sécurité ! Personne ne va venir pour enlever la mort, le vieillissement ou la maladie. Il n’y a pas de solution. Il n’y a pas de raison de réparer tout cela. Personne n’est plus intelligent, meilleur ou plus responsable. Vous êtes déjà suffisants. Suffisants. Chacun d’entre vous jusqu’au dernier. Suffisant. Suffisant. » (pp. 254-255)

Certes, Eve Ensler utilise quelques raccourcis faciles et n’offre qu’une vision personnelle et forcément biaisée d’une problématique qui la dépasse, qui nous dépasse tous. Mais elle plante surtout ici quelques belles graines de réflexions qui pousseront en chacun de ses lecteurs. Ce livre est arrivé à un moment où j’avais besoin de le lire et il m’a bouleversée, il m’a travaillée et, bizarrement, il m’a rassurée en m’apprenant à ne plus avoir besoin de l’être. Je ne sais pas s’il aura le même effet chez les autres mais je ne peux m’empêcher d’avoir envie de vous le conseiller très chaudement, en espérant réussir à le mettre dans le plus de mains possibles…

 

Publié pour la première fois le 6 juillet 2015

Faut-il manger les animaux ?, Jonathan Safran Foer

Faut-il manger les animaux Jonathan Safran Foer

RESUME :

Comment traitons-nous les animaux que nous mangeons? Convoquant souvenirs d’enfance, données statistiques et arguments philosophiques, Jonathan Safran Foer interroge les croyances, les mythes familiaux et les traditions nationales avant de se lancer lui-même dans une vaste enquête.

Entre une expédition clandestine dans un abattoir, une recherche sur les dangers du lisier de porc et la visite d’une ferme où l’on élève les dindes en pleine nature, J.S. Foer explore tous les degrés de l’abomination contemporaine et se penche sur les derniers vestiges d’une civilisation qui respectait encore l’animal. Choquant, drôle, inattendu, ce livre d’un des jeunes écrivains américains les plus doués de sa génération a déjà suscité passions et polémiques aux États-Unis et en Europe

MON AVIS :

Depuis quelque temps, je me pose énormément de questions sur mes habitudes alimentaires et j’ai commencé à changer mon rapport à la nourriture, en optant, il faut bien le dire, le plus possible pour le bio (dans la mesure de mes moyens). Dans cette démarche restait toutefois une question me tiraillant : quid de la viande ? Faut-il manger les animaux ? m’a aidée à y répondre…

« Comme l’explique Pollan, « pour manger de la viande industrielle, il faut accomplir un acte presque héroïque dans le refus de savoir ou l’oubli ». » (p. 302)

En devenant père, Jonathan Safran Foer a commencé à se poser des questions sur la nourriture qu’il allait donner à manger à son fils. Il a décidé d’enquêter sur la manière dont nous traitons les animaux que nous mangeons et ses années de recherches, d’entretiens et de visites ont donné Faut-il manger les animaux ? Pour lui, la réponse à cette question est claire. Mais dans ce livre, il veut non nous convaincre de devenir végétariens mais nous ouvrir les yeux sur une vérité que nous nous cachons afin de pouvoir conserver notre confort et nos habitudes alimentaires.

« Ce jeu comporte une autre règle : il ne faut jamais, absolument jamais souligner que, presque chaque fois, on a le choix entre la cruauté et la destruction écologique, et cesser de manger des animaux. » (p. 302)

En commençant cette critique, j’avais prévu de vous parler de la structure du livre, de la manière dont Jonathan Safran Foer nous amène à reconsidérer nos positions, de l’habileté de son écriture qui choque et interpelle sans imposer mais aussi de ses manies de se répéter et de la déception de voir cet essai marquant se clore par une leçon de morale agaçante (alors que je suis d’accord avec ce que dit l’auteur). Mais pour finir, je veux faire au plus court dans l’espoir que ce billet sera lu. Je sais que, personnellement, j’ai fermé les yeux sur la réalité de la manière dont on traite les animaux que nous allons manger. Peut-être par naïveté. Peut-être pour me donner bonne conscience. Mais maintenant que j’ai lu cet essai, je ne peux plus jouer les innocentes. J’ai appris de nombreuses choses que j’ignorais. Certains passages m’ont fait pleurer (dans un lieu public qui plus est). Et je ne pleure jamais en lisant (à une exception près). Comme Kafka devant les poissons d’un aquarium avant de cesser de manger leur chair, j’ai honte. Et cette honte est un sentiment sain, car elle me pousse à agir, à accepter de prendre conscience de la situation et de régler mes actes en fonction de celle-ci. Je ne veux pas vous faire la morale, je souhaiterais seulement que toute personne mangeant de la viande (et/ou du poisson) lise ce livre et décide ensuite de continuer ou de changer en toute connaissance de cause. Car Faut-il manger les animaux ? n’est pas un livre racoleur mais un documentaire important qui nous oblige à voir la vérité en face. Je n’ai pas pu le lire d’une traite, il était trop dur à encaisser. Mais depuis que je l’ai commencé, je n’ai plus réussi à manger de viande. Je ne sais pas encore quel impact ce que j’ai découvert ici aura sur ma vie, mais je sais qu’il sera à n’en pas douter majeur.

« Prétendre que la consommation de viande peut être éthique a un côté « gentil » et « tolérant » uniquement parce que les gens aiment qu’on leur dise qu’il est moral de faire tout ce que l’on veut. » (p. 285)

Au final, Jonathan Safran Foer nous livre ici une enquête essentielle qu’il faudrait mettre entre toutes les mains afin que chacun choisisse en son âme et conscience – et surtout en cessant de pouvoir prétexter ignorer la situation – si cela vaut la peine de manger de la viande, ou simplement de manger tant de viande. Parce que le changement ne peut provenir que de nous. A lire, absolument.

 

Publié pour la première fois le 24 juin 2013

Le Livre du Thé, Kakuzo Okakura

Le Livre du Thé Kakuzo Okakura

RESUME :

Depuis un siècle, Le Livre du thé qui offre une introduction des plus subtiles à la vie et à la pensée asiatiques s’adresse à toutes les générations. Et ce grand classique, qui a permis naguère de jeter un pont entre l’Orient et l’Occident, n’a rien perdu de sa force et peut encore éclairer notre modernité. Le trait de génie d’Okakura fut de choisir le thé comme symbole de la vie et de la culture en Asie : le thé comme art de vivre, art de penser, art d’être au monde. Il nous parle d’harmonie, de respect, de pureté, de sérénité. Et de sagesse. Que nous contemplions l’évolution de la voie du thé à travers l’histoire, ou que nous nous projetions dans ce nouveau siècle, il convient encore et toujours de nous tourner vers Le Livre du thé.

MON AVIS :

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en débutant Le Livre du Thé mais j’ai été agréablement surprise. Car cette explication du théisme se transforme en réflexion sur certains aspects du monde et de la culture qui m’ont vraiment parlé.

Le Livre du Thé a été publié en 1905 par un Okakura écrivant en anglais. Souhaitant évoquer le théisme qui régit la conception du monde des Japonais, l’auteur s’intéresse aux écoles de thé, à la chambre de thé, aux maîtres de thé mais aussi au Taoïsme et au Zennisme, à l’art, aux fleurs ainsi qu’à l’humanité. Ces derniers sujets peuvent sembler hors de propos mais ils ne peuvent manquer d’interpeller le lecteur par leur perturbante actualité.

Si la partie sur le théisme et le regard que cette philosophie aide à porter sur le monde n’est pas sans charme (« Le théisme est un culte basé sur l’adoration du beau parmi les vulgarités de l’existence quotidienne. » (p. 9)(N.B. : les citations sont tirées de mon édition de 1987 publiée par Dervy-Livres)), ce sont les considérations plus générales de Kakuzo Okakura qui ont retenu mon attention. En effet, l’auteur aborde ici différents sujets qui forment un tout cohérent et nous offrent des pistes de réflexion qui m’ont semblé plus que pertinentes.

C’est surtout la partie sur l’art qui m’a interpellée. Au début du XXe siècle, Okakura dénonçait déjà le vain besoin de l’homme de tout classifier au lieu de simplement profiter des choses qu’il veut absolument faire rentrer dans des petites cases ordonnées. Mais plus encore, il évoquait dans ce livre la manière dont nous pouvons nous tromper en confondant grandeur du nom et splendeur de l’art. Okakura insiste pour que nous nous laissions emporter par nos sentiments face à une œuvre d’art au lieu d’adhérer à la démarche d’un artiste juste parce qu’il est à la mode :

« Quoi qu’il en soit, l’on ne saurait trop regretter que la plus grande part de l’enthousiasme apparent que l’on professe aujourd’hui pour l’art ne repose pas sur un sentiment réel et profond. A une époque démocratique comme la nôtre, les hommes applaudissent à tout ce qui est considéré par la masse comme le meilleur, sans égard pour leurs sentiments. Ils aiment le coûteux et non le raffiné, ce qui est à la mode et non ce qui est beau. » (pp. 93-94)

Troublant. A se demander si les choses changeront jamais…

Mais la partie à m’avoir le plus étonnée est celle consacrée aux fleurs. La prise de position d’Okakura est des plus inhabituelles : l’auteur nous rappelle qu’il est paradoxal de couper des fleurs pour profiter de leur beauté, les privant ainsi de l’essence de celle-ci, tout comme il est cruel de retirer des plantes s’épanouissant à l’extérieur pour les emprisonner dans des pots. Si j’ai eu du mal à prendre au sérieux la chose au début, le raisonnement d’Okakura a fini par me convaincre.

« Hélas! la seule fleur qui ait des ailes est le papillon; toutes les autres demeurent immobiles et désarmées devant leur bourreau. » (p. 103)

Le regard que porte Kakuzo Okakura sur le monde qui l’entoure, aussi surprenant soit-il, est plutôt « universel » et m’a parlé alors que, si j’apprécie les philosophies orientales, je ne me retrouve pas forcément dans celles-ci. Peut-être est-ce parce que je m’attendais à lire quelques réflexions « toutes faites », mais j’ai été surprise par la subtilité et, parfois, la dureté sans appel des mots de l’auteur. « Peut-être ne nous révélons-nous trop dans les petites choses que parce que nous avons si peu de grandes choses à cacher. » (p. 26). Okakura nous invite à réfléchir à la manière dont nous percevons les choses qui nous entoure sans pour autant nous forcer la main. Il peut être acerbe dans ses propos, mais il est souvent juste et évite les écueils simplistes dans lesquels il aurait pu facilement verser. Ses explications sont claires, posées et marquantes. Le tout fait de ce petit Livre de Thé une œuvre philosophique vraiment prenante.

« Comment peut-on traiter sérieusement le monde quand le monde lui-même est si ridicule? » (pp. 47-48)

Au final, Le Livre du Thé est un essai philosophique qui frappe par son actualité, plus d’un siècle après son écriture. Ce court texte des plus agréables à lire reste longtemps à l’esprit et fait naître des réflexions plus qu’intéressante en nous. A découvrir.

 

Publié pour la première fois le 25 mai 2013