Les heures, Michael Cunningham

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PRESENTATION :

J’ai analysé beaucoup de livres pour mon TFE, je trouvais ça dommage de « perdre » ces analyses dans un travail qui serait lu tout au plus une fois par quatre profs en plus de ma (très patiente) relectrice (encore merci), et qui serait ensuite bazardé dans l’enfer de l’oubli des travaux estudiantins. Dès lors, j’ai voulu au moins récupérer ce texte-ci qui, s’il n’est pas mirobolante non plus (j’ai déjà fait beaucoup mieux), explique bien pourquoi j’aime ce livre. Par contre, attention : le résumé est un résumé de TOUTE l’histoire, y compris de la fin, nécessaire pour comprendre la partie analytique. Dès lors, si vous n’avez pas lu ce roman ou vu le (superbe) film qui en a été tiré, passez directement à la partie « Commentaire ».

A noter aussi que c’est une analyse qui reste en surface des choses et qui lance surtout des pistes de réflexion. Il y avait 15 livres à analyser, si j’avais dû pousser chaque commentaire plus loin que ce que j’ai fait ici, ça n’aurait plus été 154 pages que j’aurais donné à lire aux membres du jury, mais 500… En espérant que la chose vous paraîtra intéressante…

NB : Le thème imposé était Sexe et différence(s) et le sujet de ce travail de fin d’études en particulier est Les femmes écrivains.

TRAVAIL :

Parler des femmes écrivains, c’est peut-être aussi les mettre en scène. Michael Cunningham s’amuse ici à un exercice troublant : il se glisse dans la peau de Virginia Woolf alors qu’elle est en train de rédiger un des ses romans majeurs et pourtant trop souvent oublié, Mrs Dalloway, mais également dans celle de son « personnage » ainsi que d’une lectrice de ce livre. C’est un triple exercice créatif et littéraire qu’il nous offre en nous livrant ainsi une réflexion sur l’écriture et la lecture. Mais également sur la puissance des souvenirs et sur la place que la fiction, celle que nous lisons mais aussi celle que nous « produisons », a dans notre vie…

Résumé

En cette fin de XXe siècle, Clarissa Vaughan s’apprête à organiser une réception pour Richard, un ami de longue date qui va recevoir ce soir-même le prix Carrouthers pour l’ensemble de son œuvre poétique. Atteint du sida, celui-ci perd peu à peu la tête. Clarissa voit en cette réception une dernière occasion de l’honorer avant de voir son esprit fuir complètement. Alors qu’elle sort acheter des fleurs pour la fête, elle se souvient de cet été passé auprès de Richard et de son amant alors qu’ils étaient si jeunes et qu’ils se disputaient l’amour du poète. Un baiser a marqué ce moment hors du temps, un instant si parfait. Maintenant, Clarissa a 52 ans, elle est éditrice, elle est en couple depuis 18 ans avec Sally, une productrice télé qu’elle embrasse encore avec plaisir, et elle a eu une fille âgée déjà de 19 ans, Julia, elle-même lesbienne. Lorsqu’elle va chercher Richard pour le préparer à la réception, elle le trouve sur le rebord de la fenêtre. Celui-ci saute. Et c’est donc dans une maison remplie de nourriture et de fleurs pour un homme maintenant mort qu’elle rentre quelques heures plus tard, en compagnie de Laura Brown, la mère de Richard qui avait abandonné sa famille des années auparavant, laissant son fils traumatisé par ce départ.

Dans les années 50, Laura Brown est mariée à un héros de guerre qui est l’Américain parfait Elle est également la mère d’un petit garçon de trois ans, Richie, qui la vénère et est enceinte d’un deuxième enfant. Seulement, un malaise l’habite et elle se force à croire à la perfection de sa vie, à s’y sentir impliquée. Elle préfère cependant se perdre dans les livres et ce jour-là, c’est Mrs Dalloway qu’elle dévore, ayant décidé de relire tout Virginia Woolf. Elle se plonge dans le roman alors qu’elle devrait aller préparer le petit-déjeuner de son fils et de son mari dont c’est l’anniversaire et culpabilise quand elle descend enfin et trouve ceux-ci déjà occupés à manger sans elle. Elle décide de faire un gâteau d’anniversaire pour son mari et accepte l’aide de son fils. Mais le résultat s’avère plus que médiocre. Elle s’apprête à recommencer quand arrive une amie, Kitty, qui la trouble. Celle-ci lui apprend qu’elle va subir une hystérectomie parce qu’elle a quelques grosseurs sur l’utérus. Laura la rassure et finit par l’embrasser… Avec ce dérapage en tête, elle laisse son fils chez sa gardienne et part à l’hôtel pour continuer à lire Mrs Dalloway. La pensée du suicide flotte dans sa tête alors qu’elle termine son livre et part reprendre son enfant pour fêter l’anniversaire de son mari avec le nouveau gâteau. Le soir, elle se couche sans que son malaise ne soit passé.

Dans les années 20, Virginia Woolf débute un nouveau livre. Dans celui-ci, Mrs Dalloway ira chercher des fleurs. Sur une journée, elle décide du destin de son personnage, qu’elle souhaite faire mourir au départ. Elle écrit puis sort se promener pour réfléchir à son histoire. Quand elle revient, elle doit se confronter à sa domestique qui lui tient tête et elle arrive à lui tenir tête, une véritable victoire pour elle. C’est que sa sœur Vanesse va venir à quatre heures et elle veut la recevoir convenablement. Pour finir, celle-ci arrive plus tôt avec ses enfants et Virginia reprend vie le temps de cette visite. Elle embrasse Vanessa chastement et observe ses neveux. Elle tente d’écrire par après mais ressent à nouveau le besoin de sortir. Elle décide que ce sera le poète qui mourra pour finir. Et déambule dans les rues de la banlieue en ressentant un besoin impérieux de partir à Londres, même pour quelques heures. Elle vient de s’acheter un billet de train quand son mari la retrouve. Il s’inquiétait. Elle lui parle de Londres. Et décide d’agir comme il faut pour prouver qu’elle est prête à retourner là-bas.

Nous vivons donc un jour dans la vie de ces trois femmes, un jour dans la vie de Mrs Dalloway de manières différentes. Leurs récits vont s’entrecroiser, se compléter et se donner du sens mutuellement. Voyons comment.

Analyse

Dans ce livre pour lequel il a obtenu les prix Pen Faulkner et Pulitzer en 1999, Michael Cunningham nous raconte une histoire en trois temps, sur trois niveaux, autour de trois personnages féminins. Les chapitres intitulés Mrs Dalloway, huit au total sur les vingt-et-un, nous parlent de l’histoire de Clarissa Vaughan, une Clarissa Dalloway moderne, la femme qui aurait pu être celle étant née sous la plume de Virginia Woolf. C’est le premier niveau de lecture du roman, celui « primaire », qui dit « voici l’histoire qu’on va vous raconter, celle de Mrs Dalloway ». Mais dès le deuxième chapitre, nous « changeons de dimension », nous allons au niveau supérieur, nous rencontrons l’auteur qui fera naître l’histoire, même si nous savons que ce n’est pas celle de Clarissa Vaughan exactement. Virginia Woolf nous est montrée en plein processus créatif, alors qu’elle décide du destin de ceux qui hanteront son roman, lors des premiers instants de Mrs Dalloway. Arrive ensuite le troisième chapitre, qui établit l’existence d’un troisième et dernier niveau, celui de la lectrice qui découvre l’histoire de Mrs Dalloway. Nous avons donc à chaque fois pris du recul pour partir de l’histoire, la base, et arriver au lecteur, l’aboutissement. Tout cela au féminin.

Nous suivons donc l’histoire de trois femmes, une qui agit, même si elle baigne surtout dans les souvenirs, une qui réfléchit, qui construit le récit, et une dernière qui vit tout cela par procuration, qui lit, qui a envie de fuir mais qui n’a trouvé que les livres pour le faire à ce moment-là. Ces trois femmes ne sont pas juste des personnages, ce sont également les trois acteurs principaux du monde des livres. En effet, Virginia Woolf est l’écrivain, celle qui permet au récit de naître. Clarissa Vaughan est l’éditrice, la passeuse, le lien entre le monde imaginaire de l’auteur et la réalité concrète du lecteur. Et Laura Brown sera la lectrice, celle qui recevra le « produit fini » dont l’existence sera le travail conjugué de l’auteur et de l’éditeur. La chose n’est pas due au hasard et l’on retrouve donc bien à ce niveau tout un discours sur le monde des livres, et le monde des livres au féminin qui plus est, mais toujours en filigrane de celui masculin, et ce grâce à des personnages comme le mari de Virginia, Leonard, éditeur également, ou encore l’ami de Clarissa, Richard, poète qu’elle n’a pu éditer et qui a développé une obsession pour sa mère, qui est en fait la lectrice. Comme une immense boucle sans fin qui relie tout cela de diverses manières.

Voici donc le schéma établi par les premiers chapitres qui nous livrent, comme nous venons de le voir, la règle de fonctionnement des Heures. Cependant, l’auteur ne s’arrête pas là et construit le tout sous forme d’échos, de rythmique répétée d’un « monde » à l’autre. En effet, les chapitres se répondent entre eux grâce à une construction parallèle reprenant certains thèmes, certains choix, certains mots. Nous avons déjà parlé du monde des livres, l’écho le plus évident à retrouver dans cette histoire. Arrive ensuite celui de l’homosexualité, qui s’amplifie au fil des « années », démarrant sous une idée naissant dans l’esprit de Virginia Woolf en ce début de XXe siècle. Celle-ci imagine que son personnage, Mrs Dalloway, a embrassé une femme dans sa jeunesse et n’a jamais pu oublier cette expérience. Quand l’on sait que Virginia Woolf a eu une relation amoureuse lesbienne, la chose se comprend d’autant mieux. On retrouve ensuite cette question de l’homosexualité vécue par la lectrice des années 50 qui se trouble devant une amie, à la manière justement de ce personnage de Woolf dont elle lit l’histoire. Pour arriver à l’homosexualité déclarée et libérée en cette fin de XXe siècle incarnée de deux manières différentes, antinomiques presque, car nous avons la mère, Clarissa, calme, qui assume sans revendiquer, et la fille, Julia, qui ressent le besoin de militer et de s’affirmer. C’est donc une amplification au fil des années et des niveaux et qui se symbolise par un geste commun, un baiser chaste, léger, tendre et lesbien qui reviendra dans trois chapitres successifs, dans les trois mondes différents.

Ces échos ne sont pas les seuls, d’autres transparaissent dans le texte, comme le thème de la « réception », de la fête à organiser et de la nourriture à préparer, qu’on retrouve chez Virginia qui doit recevoir sa sœur, chez Laura qui doit préparer l’anniversaire de son mari et chez Clarissa qui organise une réception en l’honneur de son ami (là encore l’écho s’amplifiant). La mort est aussi un fil conducteur, elle vient occuper l’esprit des trois personnages, sous des formes diverses et complémentaires. Michael Cunningham a multiplié les lectures, les figures, les rappels, les croisements, les parallélismes. Ainsi, une histoire qui, de prime abord, semble simple (voir le résumé ci-dessus) se révèle être finement travaillée, révélant de nombreuses subtilités dans ces échos se croisant et permettant d’amplifier l’impact de l’histoire.

Le tout se concluant sur une explication de cette lecture croisée mais, surtout, du récit que nous venons de lire et de son titre, également :

« Oui, pense Clarissa, il est temps que le jour prenne fin. Nous donnons nos réceptions ; nous abandonnons nos familles pour vivre seuls au Canada ; nous nous escrimons à écrire des livres qui ne changent pas la face du monde, malgré nos dons et nos efforts obstinés, nos espoirs les plus extravagants. Nous menons nos vies, nous faisons ce que nous avons à faire, et puis nous dormons – c’est aussi simple et banal que cela. […] Mais il y a ceci pour nous consoler : une heure ici ou là pendant laquelle notre vie, contre toute attente, s’épanouit et nous offre tout ce dont nous avons jamais rêvé, même si nous savons tous, à l’exception des enfants (et peut-être eux aussi) que ces heures inévitablement seront suivies d’autres, ô combien plus sombres et plus ardues. » (p. 221)

Commentaire

Nous l’avons vu, Les heures est un livre très intéressant, riche en sous-textes et en propos littéraires. Mais au-delà de ça, c’est un roman envoûtant. Assez court pour être lu d’une traite, il se vit intensément et laisse une marque indélébile dans l’esprit du lecteur qui le quitte. Pourtant, son récit n’est pas bien complexe. Mais son ton est délicat et adroit. Michael Cunningham a su tisser ici une histoire prenante et intelligente à la fois, tout en réussissant l’exploit d’avoir du succès grâce à celle-ci.

De plus, Les heures est un roman discrètement engagé. Quasiment tous ses personnages, à l’exception du mari de Laura Brown et de celui de Virginia Woolf, sont homosexuels ou bisexuels. Et si la fin des années 90 a déjà vu la considération envers les homosexuels changer, s’améliorer, il suffit de regarder les agitations ayant précédé et suivi le vote du mariage pour tous en France pour comprendre que de faire ce choix de personnages est loin d’être anodin. D’autant plus que Michael Cunningham ne nous pond pas un de ces livres censés nous rendre plus tolérants à force de messages bien pensants et d’explications paternalistes. Non, il a simplement intégré cet aspect sexuel de ses Clarissa, Laura, Virginia ou encore Sally, Julia et Richard comme un élément parmi tant d’autres les définissant.

Les heures est donc réellement intéressant sur divers niveaux. Il faut ajouter que son écriture est élégante et agréable à lire, comme le montre cet extrait nous installant directement dans le quotidien de Clarissa :

« La porte du vestibule s’ouvre sur une matinée de juin si pure, si belle que Clarissa s’immobilise sur le seuil ainsi qu’elle le ferait au bord d’une piscine, regardant l’eau turquoise lécher la margelle, les mailles liquides du soleil trembler dans les profondeurs bleutées. Et, comme si elle se tenait au bord d’une piscine, elle retarde un instant le plongeon, l’étau subit du froid, le choc de l’immersion. New York, avec son vacarme et sa brune et austère décrépitude, son déclin sans fond, prodigue toujours quelques matins d’été comme celui-ci ; des matins imprégnés d’une promesse de renouveau si catégorique qu’on en rirait presque […]» (p. 17)

Sans oublier que le tout renferme plusieurs niveaux de lecture rendant chaque expérience de ce roman différente.

C’est pour toutes ces raisons et bien plus encore que j’aime énormément ce livre et que je l’ai déjà souvent conseillé. Dès lors, non seulement il me semble pertinent pour aborder la question des femmes écrivains, mais en plus il est recommandable de manière générale et, si jamais il n’arrive pas à apporter des réponses aux questions du lecteur, il pourra déjà lui faire passer un bon moment.

Quelques mots sur The Hours, le film

S’il est d’usage de considérer que le film est toujours moins bon que le livre dont il a été tiré, The Hours montre que ce n’est pas toujours le cas. Il respecte parfois à la lettre le fond et la forme du roman, n’opérant que quelques modifications mineures et laissant tomber deux ou trois épisodes qui auraient alourdi inutilement l’ensemble. On retrouve donc exploités tous les thèmes et les échos évoqués ci-dessus, ainsi que d’autres également présents dans le récit d’origine.

Publié pour la première fois le 8 septembre 2013

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Nuit Mère/Nuit Noire (Mother Night), Kurt Vonnegut

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RESUME:

En attendant d’être jugé pour crimes contre l’humanité, Howard W. Campbell Jr écrit écrit une confession, expliquant son passé nazi et sa fuite en Amérique. Révélant aussi qu’il n’est pas forcément l’incarnation du Mal Absolu comme on serait amené à le croire…

MON AVIS:

Abattoir 5 est un livre qui m’a sacrément marquée (c’est peu dire). Dans celui-ci, le narrateur cite plusieurs fois Howard W. Campbell Jr, un écrivain créé par Vonnegut. Dès lors, lire l’histoire de cet écrivain semblait être la suite logique de ma découverte de l’auteur qui a récemment bouleversé mon univers littéraire.

Mother NightNuit Noire en français (Nuit Mère pour la réédition de Gallmeister), n’a rien (du tout) à voir avec Abattoir 5, autant le dire d’emblée. Rien, si ce n’est le ton acide et virulent de l’auteur, toujours aussi doué pour dénoncer sans culpabiliser, pour montrer la nature humaine dans sa complexité, sa noirceur et sa beauté. Kurt Vonnegut nous balade encore une fois, manipulant à merveille nos sentiments, nous emmenant là où l’on ne pensait pas aller. Je suis très vague, pardon, je vais essayer de préciser.

Ce livre commence par une double introduction: quelques mots de Vonnegut et une fausse préface par l’éditeur d’Howard Campbell. La première a pour but de préciser la volonté de l’auteur. En deux pages, il arrive déjà à marquer les esprits:

« This is the only story of mine whose moral I know. I don’t think it’s a marvelous moral; I simply happen to know what it is: We are what we pretend to be, so we must be careful about what we pretend to be. » (p. vii)

« Celle-ci est la seule de mes histoires dont je connaisse la morale. Je ne pense pas que ce soit une morale merveilleuse; il se trouve juste que je la connais: Nous somme ce que nous prétendons être, donc nous devons être prudent à propos de ce que nous prétendons être. »

C’est peut-être bête, mais je dois dire que cette phrase, la toute première du livre, m’a prise à la gorge. Il va falloir que je songe très sérieusement à l’intégrer dans ma philosophie de vie (et je ne dis pas ça en riant).

La deuxième introduction est là pour créer l’illusion, pour nous faire oublier que nous lisons un récit inventé de toute pièce, pour nous faire croire à la véracité des confessions d’Howard W. Campbell Jr. Et même en le sachant, il faut dire que ça marche. On entre directement dans l’histoire sans la mettre (consciemment) en doute.

Le réel récit débute en Israël. Un auteur nous raconte sa vie alors qu’il est enfermé. Il est dans l’attente d’être jugé pour crimes de guerre. C’est un ancien nazi. Donc, nous le détestons. Les nazis, c’est le Mal, c’est normal. Nous sommes prêts à voir la marque d’un esprit tordu derrière chacune de ses remarques, nous ne voulons pas le trouver sympathique. Et pourtant il écrit diablement bien et nous sommes pris dans l’histoire.

Puis, rapidement, arrive une révélation quant au personnage: oui, c’était un nazi, mais c’était aussi un agent double au service des États-Unis. Howard Campbell écrivait des billets de propagande nazie qu’il lisait à la radio, transmettant des idées ignobles au peuple germanique. Mais ses billets étaient ponctués de pauses, toux, et autres signes permettant en fait de faire passer des messages à l’armée américaine qui essayait de lutter contre le nazisme. Du coup, notre vision du Mal Personnifié en prend un coup. Campbell n’est pas le salaud qu’on croyait. Mais il est loin d’être tout blanc. Il s’en rend compte:

« I can hardly deny that I said them. All I can say is that I didn’t believe them, that I knew full well what ignorant, destructive, obscenely jocular things I was saying. » (p. 116)

« Je ne peux pas nier que je les ai dits [ces mots plein de haine]. Tout ce que je peux dire est que je ne les croyais pas, que je savais bien quelles choses ignorantes, destructrices, et obscènement ridicules j’étais en train de dire. »

Campbell ne semble pas être un nazi convaincu, juste un homme qui a suivi le courant. Dès lors, on ne peut pas lui en vouloir complètement. Le problème, c’est que même s’il n’est pas intrinsèquement mauvais, ses actes ont eu des conséquences effroyables. Pour preuve l’influence qu’il a pu avoir sur un beau-père qui le détestait pourtant:

« « Because I hated you so much, » he said, « I studied you. I listened to everything you said. I never missed a broadcast. »

« I didn’t know that, » I said.
« No one knows everything, » he said. « Did you know, » he said, « that until almost this very moment nothing would have delighted more than to prove that you were a spy, to see you shot? »

« No, » I said.

« And you know why I don’t care now if you were a spy or not? » he said. « You could tell me now that you were a spy, and we would go on talking calmly, just as we’re talking now. I would let you wander off to wherever spies go when a war is over. You know why? » he said.

« No, » I said.

« Because you could never have served the enemy as well as you served us, » he said. « I realized that almost all the ideas that I hold now, that make me unashamed of anything I may have felt or done as a Nazi, came not from Hitler, not from Goebbels, not from Himmler – but from you. » He took my hand. « You alone kept me from concluding that Germany had gone insane. » » (p. 65)

« « Parce que je vous haïssais tant, » dit-il, « je vous ai étudié, j’ai écouté chaque chose que vous avez dite. Je n’ai jamais manqué une retransmission. »

« Je ne le savais pas, » dis-je.

« Personne ne sait tout, » dit-il. « Saviez-vous, » dit-il, « que jusqu’à à peu près ce moment-même rien ne m’aurait fait plus plaisir que de prouver que vous étiez un espion, de vous voir exécuté? »

« Non, » dis-je.

« Et vous savez pourquoi ça ne me préoccupe plus de savoir si vous étiez un espion ou pas? » dit-il. « Vous pourriez me dire maintenant que vous étiez un espion, et nous pourrions continuer à parler calmement, juste comme nous parlons maintenant. Je vous laisserai repartir là où les espions s’en vont quand la guerre est finie. Vous savez pourquoi? » dit-il.

« Non, » dis-je.

« Parce que vous ne pourriez pas avoir mieux servi l’ennemi que vous ne nous avez servi, » dit-il. « J’ai réalisé qu’à peu près toutes les idées que j’ai maintenant, qui font que je ne suis pas honteux pour ce que j’ai ressenti ou fait comme Nazi, ne viennent pas d’Hitler, ni de Goebbels, ni d’Himmler – mais de vous. » Il prit ma main. « Vous seul m’avez empêcher de conclure que l’Allemagne était devenue folle. » »

Cette déclaration glace le héros, et le lecteur à travers lui. Parce que cet homme, que nous avons appris peu à peu à apprécier, à travers ses remarques cinglantes et justes, est remis à sa place: oui, il n’est donc pas le Mal à l’état pur. Mais il a quand même participé au Mal, il a nourri la flamme, il l’a même parfois allumée. Après tout, pour reprendre la croyance populaire, ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions…?

Parce que, l’air de rien, on voudrait le sauver, cet homme qui n’est pas mauvais, juste humain. Il a bon fond, comme on peut le voir à travers ses prises de position:

« There are plenty of good reasons for fighting, » I said, « but no good reason ever to hate without reservation, to imagine that God Almighty Himself hates with you, too. Where’s evil? It’s large part of every man that wants to hate without limit, that wants to hate with God on his side. It’s that part of every man that finds all kinds of ugliness so attractive.

« It’s that part of an imbecile, » I said, « that punishes and vilifies and makes war gladly. » (p. 164)

« « Il y a plein de bonnes raisons de se battre, » dis-je, « mais jamais aucune bonne raison de haïr sans réserves, d’imaginer que Dieu Tout-puissant Lui-même haït avec vous, non plus. Où est le mal? Il y a une part en chaque homme qui veut haïr sans limite, qui veux haïr avec Dieu à ses côtés. C’est la part de chaque homme qui trouve attirante toute forme de laideur.

« Il y a une part en chaque imbécile » dis-je, « qui punie et vilipende et fait la guerre avec plaisir. » »

A l’image de cette réflexion d’Howard W. Campbell Jr, Mother Night est un roman qui veut étudier les choses sans prendre une position nette et précise. Il semble avoir pour but de nous prouver que le mal et le bien coexistent en chaque homme, et que de penser à l’existence d’un mal absolu est vain et bête. Nous avons appris à connaître Howard, et pourtant nous savons qu’il n’est pas un homme si bien que ça, malgré ce que son écriture pourrait nous laisser croire. Malgré ce que son repentir pourrait nous laisser croire. D’ailleurs lui aussi en est conscient. C’est pour ça qu’il est là où il est. 

Mother Night offre d’ailleurs à cette question de la culpabilité, du Mal, de l’innocence une réponse aussi dure que satisfaisante. En terminant ce livre, je n’ai pas pu m’empêcher de penser « il ne pouvait en être autrement » même si je n’avais pas vu cette fin venir. Rares sont les romans aussi intelligents et satisfaisants à la fois. Parce que souvent, satisfaction du lecteur est synonyme de « solution de facilité ». Pas ici. Oh que non…

Avant de conclure, je voulais signaler que si j’ai lu Mother Night en anglais, c’est que la version française, Nuit Noire (chez Sagittaire ou sa réédition en 10/18), n’est plus disponible et que je ne suis pas tombée dessus en seconde main (depuis, heureusement, Gallmeister a rétraduit ce roman). Mais il faut savoir que, malgré la complexité du sujet et l’élaboration du récit, l’écriture de Vonnegut reste toujours claire et compréhensible. L’auteur a développé un style vif, incisif, efficace et pourtant recherché. Il frappe l’esprit par des petits phrases marquantes par leur simplicité, à la manière du « c’est la vie » d’Abattoir 5.

Au final, Mother Night est un livre essentiel, qui n’a peut-être pas l’impact d’un Abattoir 5 mais qui n’en est pas moins important. Voire indispensable. Peut-être constitue-t-il même une meilleure manière de découvrir Vonnegut qu’Abattoir 5.

Et pour terminer:

« There’s another clear moral to this tale, now that I think about it: When you’re dead you’re dead.

An yet another moral occurs to me now: Make love when you can. It’s good for you. » (p. viii)

« Il y a une autre morale évidente à cette histoire, maintenant que j’y pense: Quand vous êtes mort vous êtes mort.

Et une autre morale me vient à l’esprit: Faites l’amour dès que vous pouvez. C’est bon pour vous. »

D’accord m’sieur Vonnegut, c’est noté. Je ferais mon possible (mais c’est pas gagné d’avance!).

 

Publié pour la première fois le 28 juillet 2010

Les voix de l’asphalte, Philip K. Dick

les voix de l'asphalte Philip K Dick

RESUME :

Oakland, Californie. Stuart Hadley a apparemment tout pour être heureux : un bon job, vendeur de télés, une femme amoureuse, une petite vie tranquille. D’où vient alors ce malaise qui ne le quitte pas, cette sensation d’être piégé dans sa propre existence ? L’amour, l’argent, la consommation, le travail : aucune des valeurs prônées par la société américaine ne semble lui fournir la moindre solution.

Reste la tentation des extrêmes… Deux rencontres vont peut-être réanimer sa vie : Théodore Beckheim, leader charismatique de la société des Gardiens de Jésus, et la mystérieuse Marsha Frazier, rédactrice en chef d’un journal cryptofasciste. Mais là encore, les réponses ne sont-elles pas illusoires ?

 

MON AVIS :

Les Voix de l’Asphalte est un roman qui se déroule dans les années 50, aux USA. Nous nous retrouvons dans une ville « préformatée » avec ses maisons qui se ressemblent ou qui finiront par se ressembler, comme le signale si justement le personnage de Stuart. Nous sommes dans une Amérique lisse d’après-guerre, celle dont nous parle Revolutionary Road (cette référence n’est pas anodine, ces histoires sont intimement liées à mes yeux). Dans ce monde, nous suivons Stuart, un homme « qui a tout pour être heureux ». A 25 ans, il a une femme très belle (la parfaite poupée Barbie sans personnalité des années 50 telle qu’on se l’imagine), il va devenir père et il semble être sur le point d’obtenir une belle promotion. La vie rêvée de l’Américain moyen. Et pourtant quelque chose cloche. Stuart n’est pas heureux.

A la manière d’April Wheeler, Stuart Hadley a l’impression de ne pas être à sa place dans ce monde aseptisé. Il se retrouve enfermé dans une vie parfaite, une vie qui ne lui correspond pas. Au fur et à mesure des petites banalités qui constituent son quotidien, nous sentons grandir le poids de cette vie sans sens, sans but. Nous ressentons la suffocation de Stuart, nous la vivons avec lui. Celui-ci sombre tout doucement dans une forme de dépression qui n’en porte pas le nom et essaie de s’agripper à tout ce qui pourrait donner un semblant de sens à sa vie. C’est alors qu’il croise la route d’une étrange femme et du leader charismatique d’une secte catholique. Il va s’accrocher avec un désespoir difficilement dissimulé au deuxième par l’entremise de la première. Mais n’est pas sauvé qui veut…

 

Ce qui m’a le plus étonnée et touchée dans ce livre, c’est l’incroyable modernité des propos de Dick. Dans Les voix de l’asphalte plus que dans tout autre livre que j’ai pu lire de cet auteur (Pacific Park compris), j’ai vraiment ressenti l’écho de notre époque actuelle dans les mots et le désespoir de cet écrivain. Dick arrive à nous faire ressentir le vertige de son personnage à travers son écriture simple mais diablement efficace : 

« Au-dessus de leur tête, les étoiles froides semblaient à chaque instant plus éloignées ; c’était un univers gigantesque, trop vaste pour qu’un homme s’en tire. Il se demanda comment il avait pu vouloir s’y aventurer ; aride et hostile il s’étendait à l’infini, fondamentalement indifférent aux affaires humaines. Même maintenant, il avait envie d’être à l’intérieur du magasin familier ; un espace construit par l’homme, contrôlé. Et c’était le seul monde qui lui était ouvert. Il avait hâte d’y pénétrer, il était bien content d’y entrer entièrement, de s’envelopper dedans. »

Jamais l’écriture de Dick ne m’a autant parlé.

 

L’immobilisme de Stuart étonne autant qu’il nous rappelle quelque chose de nous-même… Ce personnage sait qu’il n’est pas à sa place mais n’arrive pas à changer de vie, à passer à l’acte (d’ailleurs sa tentative avortée et désespérée pour changer les choses souffrira de sa trop longue inaction et prendra des allures de course vers l’extrême pour fuir sa vie). Il a l’impression de ne pas avoir le choix et se laisse enterrer dans une existence qu’il n’arrive pas à imaginer comme étant son destin.

 

« – Toute la doctrine communiste vise à ce que les gens s’identifient à la fonction économique qu’ils occupent, dans ce pays, comme n’importe où ailleurs. Mais tu sais que ta vie intérieure n’est pas du tout touchée… Ta véritable personnalité n’entre pas en jeu quand tu vends un poste de télévision. Tu ne sens pas qu’il y a une différence entre l’homme qui fait tout ce qu’il a à faire pour vendre une télé et l’homme que tu es véritablement ?

– Ma foi, reconnu Hadley amèrement, il y a des fois où j’ai l’impression de tromper mon monde. Bien sûr que je déteste mon boulot. Bien sûr que je n’en tire aucune satisfaction… Mais qu’est-ce que j’ai, comme choix ? Je ne fais pas ça parce que ça me plaît.

– Quitte ton boulot.

– Et ensuite, qu’est-ce que je fais ? Je crève de faim ?

– Tu ne crèveras pas de faim – personne ne meurt de faim dans une société industrielle moderne. »

 

Autant vous le dire, ce n’est pas ce livre qui vous remontera le moral, au contraire. Avec son ambiance de plus en plus oppressante baignant dans un monde que la menace permanente de la bombe atomique a vidé de sons sens, Les voix de l’asphalte ne vous aidera pas à remonter la pente. Et son final aussi glaçant que marquant ne concourt pas à en améliorer l’effet. Pourquoi le lire alors? Peut-être pour se sentir moins seul dans son aliénation…

 

Dès lors, certes, il y a certaines longueurs (mais qui se justifient d’une certaine manière par ce besoin de vivre le quotidien de Stuart dans sa banalité la plus grinçante). Certes la fin est à la limite de l’exagération. Certes, nous pouvons nous poser de sérieuses questions sur la manière dont Dick perçoit les femmes (je n’aimerais pas être un de ses personnages féminins, et pour l’absence totale de personnalité de certains, et pour le sort qui est réservé à d’autres… Je dois dire avoir rarement vu des personnages féminins aux réactions aussi absurdes – Marsha la première). Néanmoins, l’incroyable lucidité dont fait preuve Dick dans ce livre, la manière dont il décrit les états d’âmes de son personnage et la prison à grande échelle dans laquelle il vit ainsi que la justesse de son écriture font des Voix de l’asphalte un roman marquant qui permettra à certain de démystifier Dick et de l’inscrire enfin à sa juste place d’écrivain de génie.

 

Publié pour la première fois le 28 juillet 2009