Enfin insécurisée : vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire, Eve Ensler

Enfin insécurisée vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire Eve Ensler

RESUME :

Après le succès mondial de sa pièce de théâtre Les Monologues du vagin, Eve Ensler a publié aux États-Unis ce récit à la dimension politique mêlant son expérience personnelle et sa rencontre, au fil de voyages successifs, avec des femmes du monde entier : de jeunes Afghanes, des rescapées de l’ouragan Katrina, des victimes de viols en Bosnie, ou encore l’activiste pacifiste américaine Cindy Sheehan. Interpellée par l’obsession sécuritaire de nos sociétés contemporaines post-11 septembre, Eve Ensler évoque avec elles ce sentiment partagé d’insécurité et de vulnérabilité dans un environnement dangereux et menaçant pour les unes, ou au contraire ultra-vigilant et protégé pour les autres. Le principe de précaution est-il appliqué à outrance en Occident, au mépris de notre humanité et de notre ouverture sur le monde? Tour à tour éclairante, provocatrice et visionnaire, cette enquête nous force à nous demander ce que signifie vivre libre et épanoui(e) aujourd’hui et si, de la capacité de notre société à nous protéger, dépend nécessairement notre bien-être.

MON AVIS :

Il est des livres qui trouvent leur route jusqu’à nous sans qu’on ne sache pourquoi. Eve Ensler, je la connaissais de loin mais sans les sorties de Denoël de juin, je pense que je serais passée à côté de cette auteur, de cette journaliste, de cette dramaturge, de cette féministe. Et je n’aurais pas lu cet essai-ci qui, encore plus que Les Monologues du Vagin, a trouvé un écho incroyable en moi, parlant d’une chose à laquelle j’avais besoin de réfléchir sans savoir vers quoi aller : le règne de la terreur amené par les médias et les politiciens. Je pensais savoir quelle était ma position par rapport à cette problématique. En lisant Enfin insécurisée, j’ai réalisé que je n’avais jamais vraiment approfondi un sentiment général ressenti à propos de ce sujet et qu’il y avait bien plus derrière tout ça que ce que je pouvais deviner à mon échelle.

Je n’ai pas du tout le même parcours qu’Eve Ensler. Petite, elle a été battue par son père et peu défendue par sa mère. Adulte, elle s’est confrontée à divers extrêmes, se plongeant à corps perdu dans le sexe, la drogue et l’alcool. Puis elle s’est ouverte au monde et l’a parcouru pour devenir nos yeux, que nous fermions pourtant et continuons encore à fermer. Pour ma part, j’ai eu une enfance heureuse et sans histoire, je n’ai manqué de rien, je n’ai jamais ressenti un tant soit peu d’insécurité, je n’ai pas été persécutée à l’école. Dès lors, je n’ai pas pu réfléchir aux même choses que l’auteur, qui a eu besoin de tester les limites de cette sécurité dont on nous rabâche les oreilles, encore plus depuis septembre 2001 ou janvier 2015.

Mais de quoi nous parle Eve Ensler ? Elle nous parle d’elle, tout d’abord. Ce qui pourra sembler inopportun, voire chauvin ou suffisant. Mais ce qui s’avère nécessaire pour comprendre le cheminement de sa pensée, pour réaliser quel lien il peut y avoir entre l’Afghanistan, des prisons de femmes aux USA, Ciudad Juárez, les rescapés du tsunami de 2004, un spectacle sur la vie d’Eve Ensler, l’ouragan Katrina et 9/11.

« Ou, pour le dire dans les termes les plus atroces : tous les deux à quatre ans, la violence contre les femmes cause une montagne de cadavres équivalente à l’holocauste juif. » (p. 26)

Mais ce livre parle avant tout de femmes. De diverses souffrances, de cas particuliers qui laissent deviner l’horreur générale. Certaines des choses dites semblent tellement impensables que le premier réflexe est de les croire exagérées. Puis on vérifie et on se rend compte qu’Eve Ensler n’a fait que répéter les nombres « officiels ». L’énormité de tout cela effraye, la culpabilité arrive mais elle est vite remplacée par le besoin de prendre conscience de ces faits expliqués par une auteur ne souhaitant pas nous pointer du doigt mais simplement nous ouvrir les yeux, nous responsabiliser et remettre nos vies entre nos propres mains.

« La terreur a été utilisée comme outil pour les forcer à l’obéissance. » (p. 109)

C’est là que ce livre m’a étonnée. Il a réussi deux choses incroyables : me faire voir le monde tel qu’il est sans me forcer à ouvrir les yeux comme dirait l’autre mais en créant chez moi le besoin de savoir. Et m’aider à entrevoir la route pour me libérer d’une chose qui me pesait sans que je n’arrive à comprendre ce que c’était : la peur de ne plus être en sécurité. Quand on réfléchit, ce qu’on accepte de la vie, de l’Etat, des autres juste pour ressentir cette sécurité qui nous est essentielle est juste effrayant. Que ce soit à un niveau personnel ou bien en considérant toutes les atrocités que l’on laisse se produire ailleurs pour que chez nous tout aille bien, pour qu’on puisse rentrer dans notre petite maison douillette remplie d’objets qui nous rassurent. C’est facile à dire, assise là devant mon écran d’ordinateur, sans réel problème à l’horizon. Mais c’est ça la beauté de Enfin insécurisée : on ressent le besoin de savoir sans être étouffé par la culpabilité de ne rien avoir fait.

« Ce n’est pas par hasard que vous ressentez ce que vous ressentez. Ce n’est pas personnel. Le fait que vous vous sentiez laids et impuissants, insignifiants et vulnérables est planifié. Le fait que vous ayez le sentiment que quelqu’un ou quelque chose va arriver pour vous réparer et vous sauvez est planifié. Abandonnez vos illusions de sécurité ! Personne ne va venir pour enlever la mort, le vieillissement ou la maladie. Il n’y a pas de solution. Il n’y a pas de raison de réparer tout cela. Personne n’est plus intelligent, meilleur ou plus responsable. Vous êtes déjà suffisants. Suffisants. Chacun d’entre vous jusqu’au dernier. Suffisant. Suffisant. » (pp. 254-255)

Certes, Eve Ensler utilise quelques raccourcis faciles et n’offre qu’une vision personnelle et forcément biaisée d’une problématique qui la dépasse, qui nous dépasse tous. Mais elle plante surtout ici quelques belles graines de réflexions qui pousseront en chacun de ses lecteurs. Ce livre est arrivé à un moment où j’avais besoin de le lire et il m’a bouleversée, il m’a travaillée et, bizarrement, il m’a rassurée en m’apprenant à ne plus avoir besoin de l’être. Je ne sais pas s’il aura le même effet chez les autres mais je ne peux m’empêcher d’avoir envie de vous le conseiller très chaudement, en espérant réussir à le mettre dans le plus de mains possibles…

 

Publié pour la première fois le 6 juillet 2015

L’Homme-rune (Le Cycle des Démons – tome 1), Peter V. Brett

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RESUME :

Il y a parfois de très bonnes raisons d’avoir peur du noir…

Dans le monde du jeune Arlen, dès que le soleil se couche, les démons sortent de terre et dévorent les êtres vivants. Le seul espoir de survie : s’abriter derrière des runes magiques qui repoussent ces monstres et prier pour qu’elles tiennent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Seule une poignée de Messagers bravent la nuit au péril de leur vie pour relier les hameaux dont les habitants ne s’éloignent jamais.

Mais lorsqu’une terrible tragédie le frappe, le jeune Arlen décide qu’il ne veut plus vivre dans la peur : il quitte sa ferme et part sur les routes en quête d’un moyen de se battre contre les démons et de les vaincre.

MON AVIS :

Il y a des livres qui s’annoncent plus que bien. Les premières pages enthousiasment, font frissonner l’imagination et emballent le cœur. On se croit sur le point de découvrir un indispensable personnel. Puis arrive un petit grain de sable dans le rouage. On essaie de l’oublier, on continue à se fondre dans le récit. Mais à force, sur le chemin, ces grains de sable s’accumulent et forment tout à coup un caillou bien désagréable se glissant dans notre soulier. Impossible de l’ignorer cette fois…

L’homme-rune a l’étoffe d’un récit pouvant prétendre à une place de classique du genre. Des personnages élaborés, une mythologie intéressante, de l’angoisse à souhait et une histoire difficile à lâcher. J’avais acheté ce livre il y a quelques années suite aux éloges lues à gauche à droite à son sujet et je peux comprendre celles-ci. Cependant, je suis, de manière générale, lassée de la fantasy et il m’en aurait fallu beaucoup pour passer outre ce sentiment qui n’a fait que se renforcer ces dernières années devant le systématisme de certaines formules scénaristiques utilisées par les auteurs de ce genre.

Que nous raconte le premier tome du Cycle des démons ? Nous nous retrouvons dans un monde de type médiéval ou presque (oh surprise) dans lequel les gens sont prisonniers de leur village, de leurs maisons même la nuit. Pourquoi ? Parce que dès que le soleil se couche, différents types de démons apparemment impossibles à tuer sortent de la terre pour venir dévorer les humains et les animaux. La seule chose qui peut garder ces monstres atteignant parfois plusieurs mètres de hauteur à distance sont des runes magiques. Cependant, la connaissance de ces runes protectrices a été très fortement érodée par plusieurs siècles « scientifiques » pendant lesquels ces démons avaient disparus et les savoirs liés à la lutte contre ceux-ci assimilés à des croyances ridicules. Lors de leur retour, il a fallu tout réapprendre et mesurer l’ampleur de la perte de ce savoir pourtant ancestral…

Dans ce monde, trois personnages nous intéresseront. Trois enfants amenés à avoir un grand destin. Le premier est Arlen, jeune garçon de 10 ans rêvant de dépasser la limite imposée par la course du soleil et de découvrir les grandes villes « libérées » comme le font les messagers. Un drame familial le poussera à quitter la sécurité de sa ferme pour réaliser ses rêves. Ou ses cauchemars… La deuxième est une adolescente pré-pubère promise à un garçon peu délicat qui ruinera sa réputation et lui montrera, indirectement, un chemin de vie lui correspondant mieux. Le dernier est un tout petit de trois ans dont les parents seront tués par des démons et qui sera éduqué par le lâche ayant conduit sa mère à la mort. Tous trois trouveront une manière de lutter contre le fléau qui s’abat sur leur monde. Mais que sont quelques hommes face à des monstres sanguinaires ?

Je ne sais pas si ce résumé vous fait envie. Moi, il m’a convaincue de me lancer dans une histoire qui m’a fascinée et qui, venue après un mois d’insatisfactions livresques, est devenue importante à mes yeux les quelques jours que j’ai passés en sa compagnie. C’est peut-être pour ça que je me suis vite emballée. Trop vite. Parce que j’ai eu beau trouver le récit bien mené et passionnant, il m’a laissé un goût amer en bouche et, maintenant que je l’ai terminé, je ne suis plus si sûre de l’avoir autant aimé que ça.

Pourquoi ? A cause d’un travers habituel de son genre, la fantasy, qui n’agacera qu’une partie de son lectorat, l’autre ne se rendant certainement pas compte de celui-ci. Lequel ? La place de la femme dans ces mondes inventés. Eh si, nous allons encore une fois parler de la chose. Parce que c’est important de réaliser à quel point certaines habitudes injustifiées et rageantes sont ancrées dans les objets littéraires que l’on fréquente. A noter que cette place de la femme n’est pas la seule chose posant problème dans ces récits qui ont également souvent (j’ai dit souvent, pas toujours) du mal avec l’homosexualité ou encore les personnages de couleur. Mais le sexisme inhérent à ce genre est très certainement son défaut le plus récurrent et le plus pénible à mes yeux. De lectrice assidue d’heroic fantasy, je suis passé à amatrice occasionnelle pour finir par éviter la chose la plupart du temps, à quelques exceptions près. Je le regrette parce que j’adore rêver grâce à des contrées et des mœurs lointaines, L’Homme-rune m’ayant d’ailleurs rappelé le plaisir intense que je pouvais éprouver en parcourant ce type d’histoires. Mais trois éléments me sont devenus insupportables dans ces récits, trois éléments que j’ai retrouvés ici malheureusement.

Le premier frappe différents genres sans distinction : l’éternel triangle amoureux que l’on devine au début et qui se confirme dans la dernière partie. Est-ce que les auteurs se lasseront enfin un jour d’avoir recours à celui-ci ? Se rendent-ils compte que l’utilisation récurrente de cet élément l’a rendu inefficace et même insupportable ? Ou alors, suis-je la seule à être hérissée à chaque hésitation amoureuse ? Même chez Bolaño, je n’ai pas réussi à supporter ce ressort scénaristique. Je ne peux plus le voir en peinture, c’est bien simple. A se demander d’ailleurs si la fantasy peut se passer de la maintenant rituelle histoire d’amour, somme toute le plus souvent inutile face à un récit épique qui fait déjà rêver en lui-même. Mais comme ce prétexte amoureux est souvent la seule raison d’amener un personnage féminin principal dans le tas, je ne m’en plaindrai pas outre mesure (ou si, devrais-je, justement)…

Le deuxième est d’une constance irritante dans la fantasy : le rôle de la femme dans les sociétés inventées (et j’insiste sur le mot « inventées ») par les auteurs. Le prétexte médiéval de ces sociétés qui baignent dans le mysticisme et dans le rapport marqué à la terre et aux animaux n’empêche pas lesdits auteurs de rajouter ça et là noms de pays inexistants, conflits imaginaires, créatures fantastiques et/ou surnaturel de manière générale (autrement, ce ne serait pas de la fantasy après tout). Leur imagination est grande et les fruits de celle-ci nous permettent de rêver en lisant les livres qu’elle a fait naître. Et pourtant, tous ces auteurs se raccrochent à une « vérité historique » que l’on ne peut absolument pas transformer, voyons, ce serait une hérésie qui nous ferait sortir du genre (pour aller où alors?) ! De quoi est-ce que je parle ? De la société patriarcale, souvent religieuse, qui est la norme dans ces histoires. Oh, nous avons parfois, souvent même maintenant, un personnage féminin, deux, trois maximum qui sont libres, dégagés des contraintes que tous les autres (TOUS les autres) subissent. Mais ça n’empêche pas que chaque autre femme est, en général, une nourricière/femme de ménage/outre à sperme. Point barre. Ici, nous avons un (seul) village dans lequel le chef est une femme sans enfant (et c’est ce qui, au départ, m’a fait espérer quelque chose différent sous la plume de Peter V. Brett) mais c’est tout, hein, il ne faut pas exagérer. Même si l’auteur est prompt à lancer quelques remarques féministes appréciables, ça ne l’a pas empêché de construire une société basée sur l’importance de la maternité (une femme n’est réellement reconnue que quand elle est Mère), sur le combat mené par les hommes qui ramènent en plus la pitance à la maison (dans ce monde où il faut se battre, le héros réalise avec étonnement que, oui, quelques femmes pourraient bien l’aider vers la fin du livre) et sur la religion qui vénère la virginité des femmes et ne leur permet pas de vivre libres quand les hommes sont éternellement salués pour leurs exploits sexuels. Quoi, ça vous rappelle quelque chose ? Mais non voyons, nous sommes pourtant dans un autre monde. Ou non… Après tout, c’est le meilleur modèle qui soit, pourquoi s’en priver ? A noter qu’ici, la ville des (futurs) méchants (bizarrement auxquels on a attribué toutes les caractéristiques musulmanes…) oblige même les femmes à se voiler, à ne pas sortir des murailles qui sont leur prison et à vénérer leur mari qui a droit de vie et de morts sur elles. Que du connu donc, pourquoi s’amuser à nous dépayser et à imaginer un monde meilleur, ce serait dommage…

Ce deuxième élément amène inévitablement le troisième, d’une récurrence effrayante, je nomme le viol. Ce fameux viol devenu un événement tellement indispensable au genre que, en considérant tous les livres de fantasy que j’ai lus, je peux compter sur les doigts d’une main ceux écrits ces vingt dernières années et ne présentant pas une seule femme se faisant ou s’étant fait remettre à sa place sexuellement par un homme (ne parlons même pas du viol pratiqué sur les hommes, il est quasi inexistant dans le genre). C’est encore pire que dans les films d’horreur, les auteurs se sentent obligés de passer par cette case, parfois complètement gratuitement dans le récit, comme c’est le cas ici, deux fois en plus. Qu’on ne me parle pas du besoin de rappeler que, dans ces mondes violents, le traumatisme peut venir d’autre part que des bêtes/monstres. Ces viols sont juste une manière simple de remettre à sa place un personnage féminin qui a trop de pouvoir ou de donner comme motivation à un héros d’aider une femme violentée en lui redonnant confiance aux hommes /en la sauvant de sa misère / en se montrant moins sauvage que ceux qui l’ont molestée / insérez toute autre explication aussi peu convaincante que vous voulez ici. Des trois choses m’ayant agacée dans ce livre, celle-ci a été celle de trop. Elle m’a définitivement fait perdre toute confiance en la capacité de Peter V. Brett d’écrire un roman différent et, ayant vu qu’un des personnages principaux du deuxième tome, la seule autre fille à venir gonfler le groupe des « héros », aura elle aussi été une victime de viols, récurrents cette fois, je n’ai même plus envie de le lire. A plus forte raison que l’auteur semble avoir utilisé d’autres ressorts scénaristiques tout aussi paresseux et lassants (les méchants très méchants qui se font passer pour ce qu’ils ne sont pas à la place du héros par exemple).

Voilà comment un livre qui était prêt à rejoindre mon panthéon personnel de SFFF tellement je le trouvais intéressant est tombé de son piédestal pour ne plus y remonter. Et ça me fait mal parce que je voulais y croire, L’Homme-rune m’ayant donc rappelé le plaisir que je pouvais éprouver à lire de la fantasy. Mais je ne peux plus supporter les éléments dénoncés ci-dessus. J’attends encore l’Élu qui changera la face de la littérature de ce genre en pondant une histoire haletante, enthousiasmante, originale et qui, en même temps, montrera aux lecteurs à quel point un monde égalitariste et dans lequel les femmes ne se font pas systématiquement violer peut être jouissif. Pour tous. Parce qu’il n’y a pas que des garçons hétérosexuels blancs qui lisent de l’heroic fantasy après tout.

 

Publié pour la première fois le 7 juin 2015

Booktube : toujours la même chose, vraiment ? Un tour d’horizon différent de la booktubosphère francophone…

booktube-bis(source de l’image)

La vie est un éternel recommencement comme disait l’autre. Il y a quelques années, quand les blogs étaient encore à la mode, on voyait fleurir dans les revues spécialisées comme dans la presse généraliste des articles sur les internautes ayant décidé de partager leurs impressions de lecture via ces étranges interfaces interactives. Chaque fois, les mêmes noms, les mêmes réflexions, les mêmes conclusions revenaient. Paresse journalistique ? C’est en tout cas ce que je pense aujourd’hui de la nouvelle vague de billets divers sur le « phénomène » des booktubers, ayant remplacé les blogueurs dans les préoccupations des rédacteurs de presse.

Il y a un an et demi, je me suis réellement mise à regarder/écouter divers vlogs (terme qui a une signification différente depuis, notez comme les choses changent vite) de lecture et de cinéma. J’étais circonspecte au début mais je suis vite devenue accro à Youtube. Pourtant, rares sont les vlogueurs qui, au final, me donnent des envies de livres ou de films, tout simplement parce que peu ont les mêmes goûts que moi. Mais j’aime me tenir au courant des divers « phénomènes de mode » pour savoir quoi acheter pour la bibliothèque pour laquelle je travaille et, il faut bien l’avouer, c’est beaucoup plus facile – et même rapide – à faire via Youtube que par les blogs. Dès lors, je commence à devenir vraiment familière avec la booktubosphère, aussi bien francophone qu’anglophone (ma préférée restant l’italienne mais bon, c’est un autre débat). Et quand je vois, à nouveau, encore et toujours les mêmes noms revenir dans les articles des journalistes, ça me saoûle. Parce qu’il suffirait à ces journalistes d’avoir un peu de jugeote pour dépasser la question du nombre d’abonnés et découvrir, derrière la multitude de vidéos sur le mode « en un plan ou avec quelques coupures en guise de montage devant ma bibli à parler de mes achats récents (book haul), de mes défis et challenges (week-end à mille et Cie), de mes tags (le dernier en date est assez cruel, il demande entre autres de citer les Youtubeurs que l’on ne supporte pas), de mes dernières lectures de la semaine ou du mois (wrap up ou update), de mes rencontres avec ma « communauté » (meet-up) ou du dernier colis livresque que je viens de recevoir (unboxing) ou d’échanger (swap), voire, si j’ai du succès, en me filmant aussi dans ma vie de tous les jours (vlog) » (que je ne méprise pas, j’opterais exactement pour la même formule (à part le choix des livres) si je me prêtais à l’exercice – non, ce ne sera jamais le cas -, c’est juste qu’un peu de diversité fait du bien aussi), les booktubers qui essaient de trouver une formule plus personnelle et élaborée pour parler de livres.

C’est à ces booktubers quasiment jamais cités mais qui ont réussi à faire de la booktubosphère autre chose qu’un lieu où l’on parle de YA (Young Adult) / NA (New Adult – comprendre du YA avec du sexe en gros) / érotique / livres à succès de type thriller/romance/drame que j’ai eu envie de consacrer ce billet. J’espère ainsi vous prouver qu’il existe autre chose que cette caricature du lecteur actuel que les journalistes veulent bien montrer à travers les vidéos qu’ils mettent en avant et qui, il faut bien le reconnaître, se ressemblent un peu toutes. Je n’apprécie pas forcément tout ce que font ces booktubers présentés ici, ils n’ont pas pour la plupart les mêmes goûts que moi mais j’admire chez tous cette volonté de donner un ton personnel et original à leurs vidéos et/ou de promouvoir une littérature différente qui a, elle aussi, sa place sur la booktubosphère.

Sans plus attendre et sans ordre précis, voici donc dix booktubers que je voudrais vous faire découvrir (pourquoi dix ? Parce que)…

 

Tara Lennart pour Bookalicious

Si la présentation des vidéos de Tara Lennart est assez classique (on retrouve le face caméra, les livres en arrière-plan et le tout-en-un-plan-ou-presque), cette booktubeuse a l’assurance d’une professionnelle et des goûts plus qu’intéressants (selon mes critères personnels).

 

Le Rouquin Bouquine

J’avoue qu’au départ, je n’ai pas accroché aux vidéos de ce booktuber mais les livres dont il parlait m’intéressaient, j’ai donc continué à le regarder et je trouve qu’il s’est amélioré avec le temps, ses dernières chroniques m’ont beaucoup plu.

 

Entre mes… couvertures

Cette booktubeuse s’amusera à vous parler de ses lectures ou à vous expliquer quelques figures de style avec humour et bonne humeur (et un double assez taquin).

 

Des livres et vous

Cette professeur présente des livres jeunesse par thématiques, ce qui devrait plaire à ses collègues ou aux bibliothécaires qui, comme moi, cherchent à construire des bouts de collection sur certains sujets leur tenant à cœur.

 

Cédrik Armen

Ce jeune homme a des goûts diamétralement opposés aux miens mais sa touche (et plus) de folie me fascine. Ses vidéos ne ressemblent à rien de ce que j’ai pu voir ailleurs et j’admire son sens de l’auto-dérision.

 

Geek librairie

Le titre de cette chaîne devrait vous avoir fait comprendre qu’ici, on parlera plutôt JDR, Lovecraft et autres SFFFeries qui, ma foi, font du bien à entendre dans un univers littéraire qui semble les avoir oubliées en cours de route…

 

MrHugues56

Cette chaîne totalement différente de toutes les autres est en fait celle de la librairie Charybde de Paris, qui organise de nombreuses rencontres avec des auteurs et éditeurs plus « discrets » et qui, parfois, s’improvisent en libraires d’un soir et vous présentent des livres qui les ont marqués. C’est plus une chaîne de podcasts qu’autre chose mais ceux-ci sont de qualité, il aurait été dommage de ne pas en parler.

 

Et une mention toute spéciale pour les choix de lecture ET pour l’énorme travail de mise en scène de ces deux chaînes :

Miss Book

Cette lectrice assez déjantée vous fera découvrir des titres intéressants tout en vous tirant quelques sourires en même temps. La chaîne est toute jeune, je ne peux pas en dire vraiment plus pour l’instant. Affaire à suivre…

 

La Brigade du livre

En 2020, une brigade spéciale s’occupe du cas d’auteurs ne respectant pas la loi et se penche sur différentes problématiques livresques ou s’en prend à ceux qui bafouent la Littérature. Si ça a du mal à décoller parfois, c’est incroyablement original et enthousiasmant. A noter la présence de François Theurel, aka Le Fossoyeur de film. Petite aparté à ceux qui ont vu Southland Tales : lorsqu’il est stressé, Kilke, le personnage principal, fait un geste des mains (doigts qui se tapotent) qui me fait diablement penser à celui que ne peut s’empêcher de faire Dwayne Johnson dans le film de Richard Kelly. Comme en plus sa tenue principale ressemble à celle de The Rock dans ledit film, je me demande si c’est fait exprès…

 

Voilà, j’espère que ces 10 chaînes vont vous permettre de voir autrement la booktubosphère (et de ne plus prêter ainsi attention à la caricature du booktuber que la presse s’amuse à nous montrer). N’hésitez pas à partager vos bonnes adresses en commentaires.

 

Publié pour la première fois le 9 juin 2015

Le musée de l’inhumanité, William H. Gass

Le musée de l_inhumanité William H. Gass

RESUME :

Joseph Skizzen est un fils d’immigrés autrichiens ayant fui leur terre natale à l’orée de la Seconde Guerre mondiale pour se réfugier aux États-Unis. La vie entière de Joseph est placée sous le signe de l’imposture. Ses parents se sont fait passer pour Juifs afin de négocier leur fuite. Puis le père a abandonné sa famille du jour au lendemain. Livré au « rêve américain », Joseph a grandi, guidé par une règle unique : rester dans la médiocrité pour ne pas se faire remarquer. Devenu professeur de musique, Skizzen, gagné par la misanthropie, a installé dans son grenier un musée particulier : le musée de l’Inhumanité. Il y accumule les témoignages de la nature fondamentalement mauvaise de l’homme.

D’une écriture éminemment musicale, le roman de Gass est d’une virtuosité incroyable. On y croise des personnages inoubliables, comme une vendeuse de voitures reine du gospel, une bibliothécaire défraîchie, une prof de français nymphomane… Ou quand la sérénité tente difficilement de s’insinuer dans la peinture tragi-comique d’un monde voué à l’entropie.

MON AVIS :

Il y a des livres qu’on dévore à toute vitesse. Ils sont d’une consommation facile et ne pèsent pas sur l’estomac. Mais ils sont souvent également vite oubliés. Puis il y a ceux qui demandent un certain temps de lecture sans qu’on ne sache pourquoi. Ce n’est pas qu’ils soient compliqués, même s’ils s’avèrent souvent complexes. C’est plutôt qu’au lieu de nous donner envie de filer au-dessus des mots pour découvrir une histoire nous tenant en haleine, ils nous invitent plutôt à prendre le temps de nous laisser imprégner par une atmosphère, une écriture, une altérité qui nous enveloppent et nous engourdissent délicieusement. Ce n’est plus le récit qui importe, c’est cette étrange et délectable impression qu’il laisse en nous à chaque ligne. Ces livres-là, on ne les oublie pas…

Jospeh Skizzen est fils d’immigrés. Son père, pour fuir un Autriche nazie, a fait passer sa famille pour juive. Famille qu’il a ensuite abandonnée en Angleterre sous prétexte de préparer un transfert vers l’Amérique. Cette Amérique que Joseph, sa sœur et sa mère rejoindront quand même et où ils se construiront un futur plus stable en même temps qu’un nouveau passé. Alors que sa sœur se transforme en Américaine typique, toute en blondeur et en pompons, Joseph grandit en suivant une seule règle, celle de la médiocrité. Mieux vaut être moyen que de se faire remarquer. C’est ainsi qu’il mènera sa vie, aidé par quelques hasards qui le feront devenir professeur de musique alors qu’il n’est qu’un joueur de piano peu accompli…

Sous ses allures d’histoire banale et sans intérêt, Le musée de l’inhumanité cache un récit déroutant et étonnant, d’une richesse discrète qui se révèle au détour d’une réflexion ou d’un sous-entendu. En soi, l’histoire de Joseph Skizzen n’a rien d’extraordinaire. Cependant, cet homme est un manipulateur hors pair, au point que ses mensonges finissent par contaminer un narrateur devenu aussi peu fiable que le personnage dont il tente de nous raconter l’histoire.

Ainsi, nous voguons entre diverses versions de la vie de Joseph sans savoir laquelle est la bonne, à plus forte raison que seuls quelques petits éléments parfois insignifiants varient d’une « identité » à l’autre. Petit à petit, cet homme pourtant détestable, médiocre et inintéressant devient fascinant à travers la plume de William H. Gass.

Et le musée de l’inhumanité du titre, que vient-il faire dans tout ça ? Détail (révélateur) de la vie de Joseph, il n’est que secondaire dans le récit mais deviendra vite une obsession pour le lecteur, à l’image de celle ressentie par le personnage à son sujet à certains moments de l’histoire. La faute au titre ? Peut-être. Mais pas que. Et si vous voulez savoir ce que contient ce musée, un seul conseil : lisez ce livre. Parce que peu de romans sont aussi denses, aussi complets, aussi aboutis tout en donnant cette impression de banalité discrète, une banalité trompeuse comme a pu l’être celle arborée par Joseph Skizzen…

 

Publié pour la première fois le 6 mai 2015