La neuvième porte (The Ninth Gate)

La neuvième porte (The Ninth Gate) poster

RESUME :

Dean Corso est un chercheur de livres rares pour collectionneurs fortunés. Sa réputation lui vaut d’être engagé par un éminent bibliophile, féru de démonologie, Boris Balkan, qui lui demande de traquer les deux derniers exemplaires du légendaire manuel d’invocation satanique, les Neuf Portes du royaume des ombres. Corso relève le défi. De New York à Tolède, de Paris à Cintra, il s’enfonce dans un labyrinthe semé de pièges et de tentations. Il va peu à peu décrypter les énigmes du livre maudit et découvrir le véritable enjeu de sa mission.

(www.allocine.fr)

ANALYSE ET AVIS :

Il est possible d’aborder La neuvième porte de nombreuses manières mais celle qui intéresse le plus la lectrice que je suis est bien sûr l’analyse du rôle des livres dans ce film. Au point qu’à l’université, j’ai fait un travail sur le sujet pour le cours de Littérature et cinéma (cours portant sur l’adaptation cinématographique de livres et pour lequel on a principalement étudié les diverses adaptations des Liaisons dangereuses)(j’ai adoré ce cours). Ce travail étant trop long, en voici une version condensée et remise en forme pour me permettre quelques petits mots d’appréciation en plus de l’analyse devenue forcément sommaire (comme je l’avais fait pour La jetée).

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Pour rappel, La Neuvième porte est adapté du Club Dumas. L’histoire en est sensiblement différente cependant, comme nous le verrons plus bas. Dean Corso, revendeurs de livres rares et précieux, se voit contacté par Balkan, spécialiste en démonologie, afin d’authentifier sa copie des Neuf portes du royaume des ombres, livre qui prétend permettre d’invoquer le diable. Seules deux autres copies existent et Corso doit les consulter afin de pouvoir les comparer à l’exemplaire de Balkan. Cependant, la mort semble rencontrer un peu trop facilement les personnes que le mercenaire des livres rencontre dans le but d’éclaircir le mystère qui entoure les Neuf portes

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Il est presque ridicule de souligner le fait que les livres ont un rôle primordial dans le film de Roman Polanski (oserai-je faire remarquer la beauté du prénom du réalisateur?). Cependant, il n’en est pas moins révélateur d’étudier tous les niveaux auxquels ces livres sont impliqués dans le récit et dans les images constituant La neuvième porte. Voyons cela plus en détail.

1. Le livre dans la diégèse du film

(NB : la diégèse est le terme évoquant l’univers du film, son monde clos, tout ce qui se passe à l’intérieur de celui-ci et qui concerne son histoire)

1.1. L’objet-livre

a) Le livre est une marchandise, un simple bien possédant une valeur monétaire fluctuante. Il constitue pour ses propriétaires un investissement. C’est ainsi en tout cas que nous rencontrons pour la première fois l’objet-livre. Corso manipule des vendeurs naïfs afin de leur soutirer à moindre prix leurs pièces les plus rares. De ce fait, nous attribuons à ce personnage des préoccupations d’ordre pécuniaire. Ce qu’il marchande, ce n’est pas un objet culturel, artistique, riche de l’histoire qu’il renferme et du savoir-faire demandé pour sa conception. C’est une simple « chose » à prix théorique qu’il pourra revendre.

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b) Le livre changera cependant de statut au cours de l’histoire et retrouvera sa charge symbolique et culturelle. L’important ne sera plus la préciosité du matériau ou la rareté de l’objet mais l’importance du savoir et du pouvoir qu’il renferment. Les neufs portes du royaume des ombres n’est pas seulement une œuvre ancienne, c’est un moyen de contacter le diable. Et donc un bien transcendant sa condition « physique ». L’objet devient la porte pour accéder à un autre monde… (il ne faut pas oublier qu’à ce niveau, il faut réduire le livre à ses neuf gravures).

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c) Entre ces deux « vérités » se trouve une troisième voie : le livre physique en tant qu’objet d’art (contenant et non contenu). En effet, nous avons accès ici à un univers livresque qu’il est plus rare de rencontrer, celui de livres magnifiques, anciens, fragiles et surtout inabordables. Seuls les plus riches passionnés peuvent s’en procurer, ces œuvres restant inaccessibles au commun des mortels si ce n’est dans les quelques bibliothèques qui nous permettent de les admirer à distance – ou à travers un écran, en regardant documentaires et films comme celui-ci. Dès lors, les critères pour évaluer la qualité et la beauté d’un de ces livres diffèrent des nôtres. Se trouvent derrière ceux-ci tout un art de la fabrication, de l’impression, de la reliure ou encore de la gravure qui confèrent à l’éditeur, au concepteur, presque autant (si non plus) de crédit qu’à l’auteur. L’histoire n’est pas tout, la manière de la faire vivre en lui donnant une existence matérielle est également primordiale (de là à y voir un parallèle entre le rôle du scénariste et du réalisateur dans la conception d’un film…). Ce type d’objet est clairement opposé ici au livre actuel, en papier et carton, devenu périssable, limité dans le temps et dans les esprits (il n’apparaît d’ailleurs que brièvement dans le film, seulement à deux reprises : chez Corso et comme lecture de la fille). Le livre tel que nous le connaissons est une marchandise sans intérêt. Les best-sellers se suivent et se ressemblent. Et s’oublient. Les œuvres anciens gravent-elles plus notre mémoire de lecteur pour s’y inscrire comme autant de trésors ?  (et que dire donc des e-books dans le cadre de cette réflexion…)

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d) Le livre dans ce film n’est pas seulement rare, il est également objet de culte du bibliophile. Il est tout d’abord aimé, adoré, vénéré en tant qu’objet par les personnes que Corso côtoie. Et par lui également, même s’il ne se l’avoue pas. Bien qu’il nous soit présenté comme une marchandise au départ comme nous venons de le voir, nous nous rendons rapidement compte qu’en fait le livre est plus qu’un investissement. Les personnages sont plutôt des fétichistes que des hommes d’affaires. Ils ont le besoin de détenir ces livres. Même s’ils n’en lisent pas certains, ils veulent savoir qu’ils les possèdent, qu’ils peuvent les manipuler. Le livre leur confère un certain pouvoir, aussi bien intellectuel que social. Il devient le symbole de leur puissance économique mais en même temps de leur obsession. Un étrange rapport s’établit entre les collectionneurs et l’objet de leur collection. Ils peuvent l’exhiber, fiers de ce qu’ils ont acquis, mais aussi le cacher, le garder jalousement comme un trésor que les regards pourraient anéantir. Leur rapport au livre est ambivalent.

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e) Le livre est cependant aussi l’objet d’une sorte de culte sataniste dans La neuvième porte. Dans cette optique, il perd sa valeur culturelle pour devenir un moyen, une clé, une porte. Il est en quelque sorte la métaphore de la neuvième porte à franchir. Rien ne se fait sans lui, tous les secrets sont cachés en lui. Le livre devient le moyen d’accéder à un savoir vital, de trouver le chemin vers l’objet de son culte, le diable en l’occurrence ici. Tout au long du film, Polanski nous fait ressentir le pouvoir de ce livre. Déjà par son apparence, il impose son rôle. Une simple étoile marque sa couverture : le pentacle des sorcières, la marque diabolique. Mais un élément supplémentaire impose son pouvoir : la présence presque « physique » des protagonistes de l’histoire dans ce livre à travers des personnages arborant leurs traits dans les gravures de celui-ci.

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1.2. La bibliothèque derrière le livre

a) Les bibliothèques, privées ou publiques, occupent une partie importante des décors de La neuvième porte. Elles sont tout d’abord le signe de la puissance économique de leur possesseur. Balkan, qui possède une grande fortune, a une bibliothèque high-tech remplie d’un très grand nombre de livres consacrés au diable (et pourtant on n’en voit aucun qui aurait moins de cent ans, alors que les écrits sur le diable abondent au XXe siècle). Par opposition, la bibliothèque de Corso, qui est loin d’être riche, est peu fournie et en serait presque minable comparée à toutes les autres rencontrées ici. Toutes ces personnes fortunées ont acquis le pouvoir d’accéder au savoir des anciens en achetant leurs œuvres. Connaissance et argent sont donc intimement liés à ce niveau-ci aussi.

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b) En effet, ces bibliothèques constituées de vieux livres coûteux sont aussi la figure du savoir antique puissant et inconnu de nos contemporains. L’homme qui possède ce savoir possède un bien plus important que l’argent. Il possède la mémoire de ses ancêtres. Il en semblerait même devenir en quelque sorte « omniscient ». On remarque d’ailleurs que les possesseurs les plus acharnés sont ceux qui connaissent parfaitement leur bibliothèque, qui l’ont lue et relue (Balkan, Fardat, Kessler). Ils s’approprient ainsi d’antiques connaissances et deviennent en quelque sorte les gardiens du savoir oublié par les autres, comme dans Le passeur de Lois Lowry (École des loisirs, Paris, 1992 ; dans lequel une jeune fille est désignée pour devenir la mémoire de son peuple qui a oublié son passé).

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c) Ces bibliothèques sont également présentes dans des lieux publiques, notamment les deux librairies dans lesquelles Corso se rendra. Elles non plus ne contiennent pas de livres de notre époque. Il n’y a que de beaux livres rares et anciens. Et nous comprendrons bien vite que c’est surtout dans ces livres-là que se cache le vrai savoir. En effet, la seule fois où nous apercevons une bibliothèque constituée de livres contemporains (une bibliothèque publique de New York), les livres que Corso y consulte ne sont là que pour apporter un savoir technique (ne concernant donc pas le contenu mais la manière dont le livre est « fabriqué ») sur Les neuf portes du royaume des ombres. Les livres modernes n’interviennent donc pas réellement. Un livre moderne apparaît toutefois « longuement » (quelques secondes) à l’écran. Celui que lit la jeune fille/le diable. Il s’agit de How to win friends and influence people (Comment gagner des amis et avoir du pouvoir). De deux choses l’une. Soit cet ouvrage exprime la superficialité des livres de notre temps – ils ne contiennent que les mêmes thèmes remâchés et stéréotypés pour coïncider avec les idées que nous nous faisons des choses dans notre société de consommation. Soit il apparaît comme un moyen pour le diable de se moquer de la façon dont les hommes croient pouvoir comprendre la manière de maîtriser les relations humaines. C’est donc un clin d’œil amusant de la part d’un personnage qui n’a certainement pas besoin de la chose pour persuader quelqu’un de faire ce qu’il veut (ou en aurait-il justement besoin… ?). Le livre contemporain est donc démystifié et les bibliothèques de livres anciens prennent l’allure de paradis perdus que l’homme a tendance à oublier pour un savoir formaté.

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1.3. La voix qui lit le livre

Le livre n’est pas seulement vu dans ce film. En dehors de son analyse, Les neuf portes du royaume des ombres est lu pendant une « réunion ». Il s’agit de la réunion de la secte sataniste. Dans cette mascarade, la lecture sert de justification, d’authentification d’une « cause ». Elle met dans l’ambiance requise pour ce genre de rituel. Des mots étranges sont scandés. Le latin, langue dans laquelle le livre est écrit, a quelque chose de mystérieux, de magique à l’oreille. Cette langue semble conférer un pouvoir à ce qui est lu, même si pour la plupart des personnes présentes, elle ne veut rien dire. Sa lecture prend la forme d’une musique monotone qui sort de l’assemblée pour entrer en nous. Elle pourrait très bien réveiller des puissances cachées et oubliées…

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1.4. Le livre comme personnage

On l’aura compris, le livre a dans ce film un rôle important. En particulier Les neuf portes du royaume des ombres. Il permet de faire avancer l’intrigue. Il révèle peu à peu ses secrets. En fait, il est « constitué » par un ensemble de trois livres clones qui forment un tout. C’est la réunion de ceux-ci qui permet de résoudre l’enquête. C’est pourquoi l’on peut considérer que ce livre est pour ainsi dire quasiment un personnage. Il fait des révélations, il permet de rebondir, de créer les liens entre les choses. Et il est au cœur de l’attention de tous. « Tous » veulent le posséder, « tous » veulent le comprendre.

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1.5. Le livre comme maître de l’histoire

Le livre agit dans le récit à un autre niveau, plus subtil. Il opère une mise en abyme de l’histoire : ce que Corso vit est inscrit dans le livre. Celui-ci vient du passé et a pourtant en lui le germe du futur.

La neuvième porte (The Ninth Gate) 13(gravures du livre d’Arturo Pérez-Reverte – cliquer pour agrandir)

En effet, Corso, en découvrant petit à petit le livre, comprend qu’il est piégé par celui-ci (dans celui-ci). Il ne pourra échapper au destin que les Neuf portes du royaume des ombres lui réserve. Comme déjà signalé, des personnages de certaines gravures ont des traits identiques à ceux des hommes et femmes que Corso croise. De plus, le parcours de Corso est un passage métaphorique des neuf portes, chacune d’entre elles étant « symbolisées » par la petite phrase inscrite en bas de chaque gravure. Voici un plan du passage de ces neuf portes :

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-1ère gravure : « Le silence est d’or » : Quand Corso rencontre pour la première fois Liana Telfer, il ne lui dit pas à qui appartient l’exemplaire des Neuf portes du royaume des ombres qu’il a.

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-2ème gravure : « Ouvre ce qui est fermé » : Corso étudie les gravures pour percer leur secret. Il faut remarquer que le personnage de la gravure a une étrange ressemblance avec Fardat, homme qui va lui permettre pour la première fois de constater la différence qui existe entre les gravures en lui fournissant le deuxième livre pour la comparaison des exemplaires. Il devra également forcer sa voie vers le troisième exemplaire.

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-3ème gravure : « Gardez le secret malgré les menaces » : Corso échappe de justesse à la mort qui provient du ciel (l’échafaudage qui tombe). Or, dans la gravure, le danger provient également du ciel. Il faut d’ailleurs remarquer que l’homme à l’arc qui menace le passant est le portrait craché des jumeaux de la librairie… De plus, Corso parvient à garder son secret, son livre, malgré les attaques de l’homme de main de Liana Telfer, ainsi que celle de Liana elle-même (qui l’assomme avec une bouteille, autre danger venu du haut).

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-4ème gravure : « La chance n’est pas égale pour tous » : C’est le cas pour Fardat qui est tué pour son livre, tandis que Corso, lui, semble échapper à toutes les menaces.

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-5ème gravure : « En vain » : Corso tombe de piège en piège mais persévère même s’il semble ne pas réussir à obtenir ce qu’il recherche.

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-6ème gravure : « Et ne craindre ni la corde, ni le feu » : la baronne Kessler sera tuée par la corde (étranglée) et se décomposera dans le feu. La gravure rappelle aussi la mort du libraire qui a été retrouvé dans la même position que le pendu qu’elle représente.

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-7ème gravure : « Le disciple dépasse le maître » : Corso tabasse un homme et la jeune fille (le diable) est étonnée de voir ce qu’il a en lui, comprenant qu’il possède la bestialité nécessaire à la réussite.

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-8ème gravure : « La vertus gît vaincue » : Corso a abandonné sa « candeur » pour suivre le chemin des ténèbres. Symboliquement, c’est Balkan qui lui a arraché sa vertu en l’achetant et en le menant sur le chemin du diable. Or, sur la gravure, on voit un homme en armure sur le point d’exécuter un moine. L’homme en armure a la tête de Balkan et le moine a la tête de Corso.

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-9ème gravure : « Je sais maintenant que des ténèbres sort la Lumière » : Corso entre par une porte lumineuse dans le royaume des ombres. Il y a accédé grâce à la fille qui lui a indiqué la voie. Or, dans la gravure, la femme qui montre l’entrée du château a le même visage que cette fille. Pour aller plus loin, surtout dans le scabreux, nous avons ici cette fille qui chevauche une bête à sept têtes qui, selon certains, serait le symbole de l’homme refusant le Christ. Or, Corso est l’incroyant qui se tournera par curiosité vers le diable. Et, plus prosaïquement, il sera chevauché également par la femme de la gravure (ben oui).

La neuvième porte (The Ninth Gate) 23(les gravures modifiées pour les besoin du film – cliquer pour agrandir)

C’est le passage initiatique des gravures qui permet d’accéder au royaume des ombres comme le fait Corso, et non la simple possession de ces gravures. C’est pourquoi le livre est si important, il indique la voie à suivre. De plus, le fait que le livre, écrit il y a plusieurs siècles, renferme des images de personnages croisant la route de Corso est un signe de l’élection de celui-ci par le diable, de prédestination en quelque sorte.

2. La référence au livre

2.1. Le film comme adaptation d’un livre

Si ce niveau est évident, il ne fallait pour autant pas en faire abstraction. Ne serait-ce que pour le parti-pris du film d’abandonner une bonne partie du livre pour ne plus raconter que l’histoire diabolique, en abandonnant tout l’aspect « hommage » qui est consacré à Dumas, donnant d’ailleurs son titre au roman. Les points de divergence sont donc nombreux, la fin étant d’ailleurs modifiée. Cependant, malgré ces différences, il faut noter l’extrême fidélité à l’intrigue « satanique », au point que certains dialogues sont repris au mot près.

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2.2. La citation de livres dans le film

Comme L’histoire se déroule dans le milieu du livre, les références sont inévitables. Mais elles sont surtout le fait de l’écrivain du Club Dumas. Toutefois, il est possible de relever quelques citations qui sont un petit plus apporté par le film. Tout d’abord, la plus récurrence est la référence au Don Quichotte de Cervantès, cité à plusieurs niveaux. Corso en parle avec des clients. On voit le magnifique livre en quatre tomes et ses gravures. Et on assiste d’une manière implicite et très vague à un ersatz de l’histoire car Corso incarne une sorte de Don Quichotte (et sa compagne de route Sancho Panza?).

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Ensuite, il y a tout de même la référence à Dumas. Polanski fait quelques clins d’œil à cet auteur, notamment par une allusion au Comte de Monte Cristo. Dans ce roman, un personnage, Noirtier, est paralysé et ne sait communiquer avec son entourage que par ses yeux. Dans le film, un homme lui ressemble, le père des vendeurs de la bibliothèque au début du film. Il semble lui aussi coupé du monde. Lorsque Corso « kidnappe » le « Don Quichotte », la caméra s’arrête sur lui et on le voit qu’il serre les mains sans pouvoir parler ou réagir autrement. Il a donc un niveau de mobilité plus élevé que Noirtier, mais je pense que c’est seulement pour qu’on comprenne le sentiment de frustration qui le gagne. C’est ce genre de détails qui rappellent l’auteur au centre du livre dont La neuvième porte est tiré.

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Finalement, il faut souligner le caractère « tintinesque » du personnage de Corso. Celui-ci semble être un petit frère du reporter tout aussi naïf, mais toutefois plus cynique et plus noir. Outre le personnage de Corso, on peut relever certaines similitudes avec les albums Les cigares du Pharaon (organisation secrète qui persécute Tintin) et surtout Le secret de la licorne (un objet ancien est convoité par plusieurs collectionneurs car celui-ci détient un secret permettant d’accéder à un trésor. Tintin possédait cet objet, mais il lui a été volé, et les objets nécessaires pour élucider le mystère sont au nombre de trois, trois caravelles identiques…). Sans oublier les personnages des Dupondt à qui les jumeaux Ceniza font un peu penser. Il est d’ailleurs amusant de savoir, après avoir constaté cette ressemblance, que Polanski avait été contacté par Spielberg pour une adaptation de Tintin, mais celle-ci ne s’est pas faite, ayant finalement été réalisée des années plus tard par Spielberg même. Polanski aurait alors pu dans ce film tourner son Tintin à lui…

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2.3. Le clone comme métaphore du livre copié

A un moment, Corso se rend dans une vieille librairie tenue par des jumeaux, les Ceniza. Cela n’est pas explicite dans le film, mais je tiens à faire remarquer que dans le livre, ces deux personnages sont de très bons (pour ne pas dire les meilleurs) contrefacteurs de livres. Une de leurs copies a été prise pendant très longtemps pour un original. Ils avaient su reproduire cet exemplaire à la perfection.

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Je reviens donc à mon sujet. A mon avis, les jumeaux sont là comme métaphore du livre et de sa copie. Ils sont des copieurs qui ont été « copiés », dédoublés. Le rapport du livre réalisé en plusieurs exemplaires (ici Les neuf portes du royaume des ombres) à l’original dans le film est le même que celui d’un frère à l’autre. Nul ne peut dire en les regardant lequel est venu le premier. Mais il a bien fallu que l’un d’eux naisse d’abord. Il n’est pas pour autant l’original, il a seulement « existé » avant l’autre. Même chose pour les trois livres. Nul ne sait dire lequel est venu en premier, ils sont identiques, si ce n’est la variation des signatures des gravures.

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Il est quand même étrange de constater que la clé de l’énigme avait toujours été détenue par les frères. Parce que ceux-ci, ayant réalisé une copie de la dernière gravure et l’ayant échangée dans le livre avec l’originale, ont faussé le jeu et ont faussé les livres. Et encore plus bizarre : lorsque Corso va chercher la dernière gravure, les jumeaux faussaires sont partis, mais à leur place se trouvent des jumeaux déménageurs qui sont eux aussi interprétés par le même acteur qui jouait le rôle des jumeaux…

3. Et mon avis pour finir

Il va sans dire que la première fois que j’ai vu ce film, je ne me suis pas amusée à le décortiquer de cette manière. Ni la deuxième, la troisième ou la quatrième d’ailleurs. Mais, petit à petit, j’ai commencé à comprendre la richesse de cette histoire qui semble pourtant prosaïque de prime abord. C’est là la beauté des films s’attardant à autre chose qu’à un divertissement certes appréciable mais sans intérêt autre que la distraction procurée.

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J’aime donc La neuvième porte pour diverses raisons. Pour la manière dont il fait rêver la bibliophile que je suis et dont le plus vieux livre en sa possession ne date que du XVIIIe siècle. Pour le côté aventureux plutôt rare quand on s’intéresse au monde de la lecture. Pour cette ambiance sonore incroyable qui illustre bien ce que je disais chez Phil Siné. Pour un Johnny Depp qui habite entièrement son personnage au lieu de cabotiner comme il le fait dernièrement. Pour le plaisir de voyager à New-York et en Europe. Pour le souvenir de cette fille de 17 ans sortant émerveillée de sa séance au cinéma rêvant de devenir elle-même une sorte de Corso. Pour plein d’autres choses impossibles à expliquer.

 

Publié pour la première fois le 25 septembre 2013

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